Circulation : les camions grumiers et les tueries urbaines
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Le 12 mai 2021, le Cameroun a perdu des fils et des filles au bord de la route à Douala, à la sortie Est en direction de Yaoundé. Un camion grumier transportant des billes de bois a perdu le contrôle. Dans les mouvements brusques et désespérés, les billes de bois se sont détachées de la remorque et ont fini leur chute sur les bordures de la chaussée, où se trouvaient les passants et les commerçants installés. Il n’y a pas eu de communication officielle sur le drame, qui pourrait préciser les circonstances dans lesquelles l’accident est arrivé, en donner le bilan aussi et annoncer qu’une enquête est ouverte. Le public est resté informé par des images et des vidéos partagées sur les réseaux sociaux. Dans l’une des vidéos, on voit une scène insoutenable, des populations marchant sur ces billes de bois pour essayer de dénombrer les personnes écrasées au sol et maintenus prisonniers.

On aperçoit également l’arrière de la remorque avec des roues éclatées. Des cris et des pleurs, des chiffres aussi qui sont lancés sans certitude, la consternation est totale devant la scène. Cet accident impliquant les camions grumiers transportant des billes de bois, est le deuxième en moins d’un mois sur la même sortie Est de la ville de Douala. Le 19 avril 2021, au lieu-dit carrefour Elf, à l’entrée ITBA, un camion transportant des billes de bois s’était renversé sur la chaussée, faisant 3 morts. En remontant dans le passé on peut ressasser à souhait des cas similaires, arrivés dans des mêmes circonstances. En dehors de la ville de Douala, il suffit de s’engager sur les axes routiers reliant différentes villes, pour se rendre compte de la catastrophe. Si ces camions ne sont pas dans des ravins, ils sont en travers de la chaussée, et dans les meilleurs des cas rangés sur les accotements à cause des pannes.

État technique douteux

La première chose à décrier ici est l’état de ces camions qui circulent sur les routes urbaines et interurbaines au Cameroun. À l’œil nu, tout le monde observe que certains sont des cercueils roulants, rien qu’à voir la fumée noir dégagée du tuyau d’échappement. Les feux stop, les clignotants, les phares sont inexistants. Là où ces accessoires existent parfois, ils sont masqués par la boue accumulée depuis de longs mois que l’engin n’est pas passé dans une laverie. Le cas de ce camion grumier meurtrier du 12 mai à Douala n’est pas très différent. Les roues éclatées et affalées au sol indiquent bien qu’elles étaient en fin de vie depuis longtemps. Et quand l’on pense que ces gros engins sont supposés avoir passé la visite technique. C’est à se demander également comment, des entreprises structurées d’exploitations du bois, qui sont supposées respecter un niveau de sécurité conforme aux standards internationaux, peuvent charger leurs marchandises sur des camions qui à première vue ne payent pas de mine, donc l’aspect extérieur des roues montrent bien qu’elles peuvent éclater sous le poids d’une charge ? Ces exploitants ne devraient-ils pas eux-mêmes s’organiser pour exclure ce type de camions de ceux accessibles à leurs marchés ?

Et les propriétaires des parcs, pourquoi vouloir exploiter un camion sans s’assurer qu’il est à jour, et pourquoi vouloir à tout prix maintenir un camion dans la flotte éternellement, même quand il montre des signes d’essoufflement et ne peut plus faire un voyage sans multiplier des pannes ?   Et le chauffeur qui engage un camion sur la route tout en étant conscient qu’elle présente des défaillances, pourquoi toujours rester dans la logique de « on va se débrouiller pour arriver » ? Et à bien y regarder, on pourra constater que ce camion n’était même pas assuré, et si c’est le cas, il faudrait pousser l’enquête plus loin pour savoir si la police d’assurance est authentique, parce qu’aucune compagnie d’assurance sérieuse ne prendrait sur elle de couvrir les risques d’un camion qui lui-même est un risque à vue d’œil. Comme quoi, les victimes ou leurs ayants droits risquent même de ne pas être dédommagés. 

Responsabilité collective

Ce qui arrive tous les jours sur nos routes, en milieux urbains ou sur les axes, est un cas de conscience collective, une chaîne de responsabilités que chacun devrait assumer à son niveau, parce qu’une négligence, aussi petite qu’elle soit, peut coûter une ou des vies humaines. Et les victimes elles-mêmes ne sont pas exemptes de responsabilité. Peut-être faudra-t-il inventer une langue camerounaise particulière, pour faire comprendre aux populations que la route et ses bordures ne sont pas des comptoirs de commerce, ce sont des endroits réservés à la circulation des véhicules, qui peuvent ôter la vie. Peut-être que cette langue camerounaise pourrait bien être le bâton. Toujours est-il que le comportement animalier des populations ne pourrait aboutir qu’à ce genre de catastrophe, où tout le monde regrette après coup.

Bien entendu, au-delà de ces responsabilités individuelles à chaque partie, le rôle de régulation, de suivi et de veille revient à l’État, qui ne peut en aucun cas se débarrasser de sa responsabilité d’assurer le bien-être des populations, de protéger leurs vies et leurs biens. Le tout premier point du préambule de la Constitution dit « Tous les hommes sont égaux en droits et en devoirs. L’État assure à tous les citoyens les conditions nécessaires à leur développement ». Dans cette lancée sans doute, conscient du danger que représentaient désormais les camions grumiers, Robert Nkili, alors ministre des Transports, signait le 20 octobre 2014 un arrêté dont la teneur lit :

« Il est interdit la circulation des camions gros porteurs entre 6h et 21h tous les jours sauf les weekends. En outre, la circulation diurne des gros porteurs aux seuls axes périphériques par les autorités de la ville est limitée. Également limité, la vitesse de circulation à 40 km / h aux heures autorisées. Ces mesures du Ministre des Transports concernent particulièrement les grumiers, les ensembles articulés de remorque et de semi-remorque, les camions plateaux, les camions de sable, les camions citernes qu’ils soient vides ou chargés » A ce jour, cette mesure reste strictement appliquée dans la ville de Yaoundé, où ne peut apercevoir des camions-grumiers dans la ville en journée. Mais sur ce point, Douala est restée la ville rebelle, et cette fois la rébellion est entretenue par l’autorité administrative qui laisse faire. Avec au bout des vies humaines à déplorer.

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