ACHILE MBEMBE: LE MONTPELLIERAIN PAR CALVIN DJOUARI
FRANCE :: POINT DE VUE

FRANCE :: ACHILE MBEMBE: LE MONTPELLIERAIN PAR CALVIN DJOUARI

  « Pour moi, ce sont les rencontres qui sont les plus importants moments de l’écrivain, parce que c’est pour lui l’occasion de rendre compte l’expérience de sa vie. »  

A Paris ces derniers jours, chacun sent bien qu’il se passe quelque chose au sein de la diaspora camerounaise. Le fait que l’écrivain historien Achille Mbembé ait été choisi par le président Macron pour une réflexion sur les questions africaines fait couler beaucoup d’encre. Achille appelé à Montpellier, ses voisins s’écroulent. Achille, une fois son nom prononcé… Ses frères Camerounais du même acabit ont jaillit, l’ont séquestré… « Que ce nom d’Achille Mbembé ne soit plus prononcé ! » Clament-ils.

D’aucuns sont même allés jusqu’à le clouer au piloris, un fil de fer étranglera son cou s’il parvenait à résister... On dirait une révolte qui s’organise.  Les intellectuels ne sont plus les mêmes, plus les mêmes non plus ceux qui sont invités par les instances françaises. Que d’injures, que de mépris, que d’impatience, pour ces mots qui en vérité n’a pas pour ambition de dominer, mais d’être.  Il y a toujours des crocs-en-jambe dans la vie des hommes ; mais je crois qu’on fait contre ce monsieur un procès injuste. Ça veut dire que dorénavant, tous les écrivains peuvent rencontrer un grand homme d’Etat sauf Achille Mbembé.

Ce qui est surprenant, ce sont ces intellectuels momentanément égarés qui essaient de vouloir rétablir les vertus. Nos intellectuels se comportent comme ce serpent qui aurait une tête tranchée et dont le corps se balance partout pour retrouver sa piste.  Je les compare à des chevaux de course qui courent immobile. Une élite déclarée inculte et végétant loin de toute intelligence humaine, ne peut embrasser comme on le constate, que des insultes, tout ceci montre comment leur mémoire est courte.

Nous avons la mémoire courte parce que, nous aussi, nous sommes sans respect pour nous-mêmes. Nous marchons avec des poisons entre les mains et nous la déversons sur notre chemin quand nous ne trouvons pas qui empoisonner. Ils ont l’air de faire leur propre procès. Je suggère à l’historien de considérer ces prétendus adversaires comme une figure de style et rien d’autres ou alors comme ces cerbères qui admirent un paquebot qui passe et qui se mettent à aboyer, oubliant qu’ils ont une corde au cou, et répétant le même bond sur place. Que chacun confirme l’incontestable bassesse de nos fervents littéraires.

Il y a des crapauds dans la conscience de certains hommes. On voit bien dans quel nanisme intellectuel les hommes autrefois nominés comme illustres peuvent nous plonger allègrement. Les gens parlent, ils parlent sans vouloir prendre de la hauteur. On s’attendait à tout sauf à une classe intellectuelle pathétique dans sa carence, dans sa confusion et dans sa capacité de nocivité. Le masque est tombé et on a pu identifier des intellectuels organiques.  Sont-ils des hommes et des femmes compétents et conscients ? j’en doute.

L’intellectuel c’est d’abord l’homme dans son art de vivre qui doit être propre même s’il est toujours celui-là qui est appelé à séjourner dans la boue. Pour moi, ce sont les rencontres qui sont les plus importants moments de l’écrivain, parce que c’est pour lui l’occasion de rendre compte l’expérience de sa vie. Ce salut obséquieux de l’intelligentsia camerounaise à l’égard d’Achille Mbembe montre que nous avons encore beaucoup à faire pour bâtir notre propre vie. Je sais une chose, les vieux écrivains sont sages, mais ils dérangent beaucoup. Les écrivains du passé dérangent beaucoup. Thierry Mouellé dans son récent ouvrage « Historiographie africaine et Archéologie de l’esclavage dans le Pharaon Inattendu » évoque la guerre d’Algérie.

Dans ce récit, un français témoigne que lors des prises d’assaut, il n’était pas rare de voir les soldats jeter par les fenêtres les enfants, pendant qu’en bas d’autres soldats les recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. (1) Telle est la cruauté que les élites camerounaises sont en train d’afficher l’égard de l’historien.   Quand une civilisation est bien organisée, on est obligé de collaborer avec elle pour comprendre ce qui fait sa force. C’est ce qu’a fait Haïti. Les esclaves qui se sont libérés, en 1803 étaient des cuisiniers, des planteurs, des ouvriers ; ils connaissaient les habitudes de leurs maitres. Pour dominer l’Egypte, n’est-ce pas qu’il est dit que Platon, Thales et Pythagore se plièrent au rites égyptiens ? L’Ecrivain est un homme, un esprit qui vit dans la société, ce qui importe c’est son rapport avec les autres, ce rapport doit être réel, authentique, profond.

C’est surement là le principe même de cet art. Achille Mbembé est le bon casting parce qu’il est d’abord historien, philosophe, écrivain et intellectuel autonome. Dans ce métier on doit rencontrer les idées les plus belles et les plus nobles. Ce sont les idées fortes qui élèvent l’intellectuel. Pas les injures ou les diffamations. La désignation d’Achille Mbembé est légitime.

Ses connaissances sont actuelles, pertinentes et convaincantes.   Quand Denys de Syracuse fait appel à Platon pour être son conseiller, Platon, l’intellectuel, va écouter le prince. Il devient ici le maître du savoir de ce dernier.  Le conseiller est le véritable maître de la situation, ici l’esclave devient le maître. Le maître a besoin de ses idées.  Merleau Ponty renchérit en ces termes : l’intellectuel c’est l’homme des arrières pensées, s’il dit « oui », son « oui » n’est pas massif et charnel comme le « oui » de l’homme d’action. A sa façon de dire « oui » on croit qu’il pourrait trahir, alors qu’il n’a jamais trahi ; il manque à son adéquation, quelque chose de massif et de charnel.    

Nous avons semé les graines d’une culture noire, qui jaillit du sol. C’est normal, puisqu’il n’y a pas de répit pour la bêtise humaine, (2) la manifestation de l’intelligence ne devrait connaitre aucune pause. L’apôtre Pierre installe son église à Rome chez César afin que le salut se répande sur terre. Si Achille est César, qu’il en soit ainsi que la ville de Rome soit glorifiée.  

Les écrivains de renom devraient passer de l’égocentrisme primitif à l’objectivisme. Le problème n’est pas Achille mais le héros qui sort courageusement des sentiers battus, et qui vient imposer ses idées qui sont aujourd’hui reconnues. C’est l’apothéose d’un combat. Ce sont les perspectives d’un avenir merveilleux, l’occident cherche peut-être une sortie honorable dans une guerre qu’il a perdue. Achille serait-il le médiateur ?  

On sait qu’il est d’une intelligence vive, mais discrète, une intelligence synthétique qui lui permet de très bien percevoir les moyens de réussir et de se faire entendre.   Au lieu d’être agressif, je lui apporte mon soutien car il est un héros qui poursuit dignement la lutte commencée en 1955. Tout ce que je dirai comme modeste contribution, c’est qu’il soit lui-même. On ne peut pas résoudre les problèmes africains en les contournant. Il faut les affronter. Après les combats des armes, c’est le combat des idées pour une libération totale de l’Afrique.

C’est le temps de l’homme dans nos natures différentes.   Une fois reconnu d’Ecrivain, on doit prendre possession de sa société car la société lui est confiée. Aussi, ce dernier doit être celui qui liquide tout vestige infantile. En occident l’écriture n’a pas encore réussi à former l’homme africain, physiquement et socialement. Ils sont toujours comme des enfants et on va respecter leur personnalité.

Certains ont travaillé avec Hollande d’autres l’ont voulu.   Il va de soi qu’Achille Mbembé sera raccompagné avec déférence jusqu’à la sortie du village, mais je ne sais, s’il oubliera l’accueil discourtois qui lui avait été réservé dans ses débuts. Il a sa liberté de conscience. Nos écrivains doivent être formés à la diplomatie. C’est un art complémentaire très important. Certains ne connaissent que ce qu’ils ont écrit dans leur livre, contrairement à Achille Mbembé qui est un homme nuancé et très diplomate. Mais, finalement il faudrait conclure que nous avons tout de même des intellectuels attachants. Je parle des cas de la première catégorie. « On dit que le père crache dans le plat et on prend ce plat pour se servir. »

On pourrait les qualifier d’intellectuels écologiques, parce qu’ils sont attachés par leur propre nature. Souvent ils apparaissent comme des petits canards qui ont quitté leur pays d’origine pour rechercher un peu de soleil aux voluptés subtiles. Il faut continuer à se battre pour la cause Noire, pour rétrocéder à ce peuple à qui on a tout pris, même ses petits quotidiens difficiles ou ses plus minuscules aspirations qui dandinent, il faut continuer à se battre pour le minimum auquel ce peuple a droit. Maintenant disons à certains intellectuels de Paris de circuler…

(1) (2) sources : Thierry Mouellé (Historiographie africaine et  archéologie de l'esclavage dans le Pharaon inattendu) page 146 et 148 

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