MON GRAND-FRERE, MON AMI, MON COMPLICE, MON GUIDE: JEAN-MICHEL TEKAM, LE « DERNIER DES MOHICANS »…
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CAMEROUN :: MON GRAND-FRERE, MON AMI, MON COMPLICE, MON GUIDE: JEAN-MICHEL TEKAM, LE « DERNIER DES MOHICANS »… :: CAMEROON

Jean-Michel Tekam, mon ami, mon pote, mon complice, est le dernier des militants de l’indépendance et de la liberté au Cameroun, ceux qui luttaient sans calculs égoïstes, et, ouh là là !!! encore moins tribalistes. D’extravagantes déclarations auraient été faites à son domicile à Neuilly, que je connaissais très bien. Mais, en porte-t-il la responsabilité ? Il n’en était pas capable, autrement, il ne m’aurait pas adopté comme son petit-frère, tout simplement, lui de Bafoussam, moi d’Ebolowa, et jeune compagnon de lutte à guider, désormais, pour le triomphe de la démocratie au Cameroun, l’indépendance étant déjà proclamée. 

Un jour il m’avait dit : « l’indépendance est là, tant bien que mal, elle a été confiée à des mains fantoches, l’oppression française se poursuit, de manière indirecte, par nationaux interposés ; la seule chose que nous puissions faire actuellement, c’est de lutter pour l’instauration de la démocratie, à partir de celle-ci, nous devrons avoir la possibilité de transformer finalement cette indépendance du 1er janvier 1960, en réalité … » 
Le Cameroun ployait à l’époque sous le parti unique, les arrestations, les déportations, les disparitions, la délation, la terreur policière, les prisons politiques de Mantoum, de Tcholiré, de Yoko. Les BMM étaient toutes puissantes, Fochivé et Mouyakan, leurs patrons, terrorisaient tout le monde, même les membres du gouvernement. Les ambassades étaient des nids de renseignement sur les Camerounais libres d’esprits qui vivaient à l’étranger. Quand le Président Ahidjo venait à Paris, la préfecture de police éloignait de la ville plusieurs « subversifs » et autres indésirables du régime de Yaoundé. L’aéroport de Douala était un grand centre d’arrestation pour les contestataires du régime vivant hors du pays et qui commettaient la grosse imprudence de se rendre au Cameroun. Les hôtesses de la CAMAIR étaient à moitié des agents du CENER, chargés d’écouter les conversations des passagers. Nombre de consuls du Cameroun dans nos ambassades étaient des commissaires de police …

Il n’avait de cesse de me dire : « l’époque du maquis est révolue », il faut passer à d’autres formes de lutte. Il savait de quoi il parlait. Il vivait avec d’ex-guérilléros de Mouloundou et de Djoum, au nombre desquels, Enguene Mondjengue Samson, un agronome qui était prof à la Fac avec lui à Alger, et qui avait fait le maquis avec Woungly Massaga à Djoum. Il avait tiré de précieux enseignements de leur épopée malheureuse dans les forêts du sud-Cameroun. 
Je l’avais rencontré pour la première fois par l’entremise d’Abel Eyinga. J’étais au domicile parisien de ce dernier, 180 rue de Vaugirard, et il m’a dit : « je vais te présenter quelqu’un». Puis, il avait pris le combiné téléphonique : « Jean-Michel … tu peux venir ? Ainsi on dîne ensemble ». Peu de temps après : « ding-dong » ! « Dieudonné, va ouvrir ». Je m’exécute. Un monsieur nettement plus jeune qu’Abel se met à me sourire. Il me salue. Il entre dans l’appartement. Enlève son manteau. Abel : « Jean-Michel, je te présente Dieudonné, un jeune homme qui désire apprendre ; Dieudonné, je te présente Jean-Michel, un patriote, il est avec moi à Alger ». C’était pendant des congés de pâques. En 1979. Je devais rentrer le lendemain à Strasbourg où j’étais à l’époque étudiant. Lui, Jean-Michel, habitait non loin de là, rue de Vouille, toujours dans le 15ème. Une amitié était née entre nous deux.
 
Il avait fondé, quelques mois auparavant, avec d’autres Camerounais, au nombre desquels Abel Eyinga, une organisation politique qu’ils avaient dénommée : OCLD, à savoir, Organisation Camerounaise de Lutte pour la Démocratie. Rapidement, j’en suis devenu naturellement membre, mais aussi véritable antenne en France, le gros des troupes résidant à Alger. Le 180 rue de Vaugirard était rapidement devenu le lieu de rencontre parisien, des membres de cette organisation, lorsque ceux qui, comme Jean-Michel, en étaient des « Algériens », étaient en vacances en France. 

C’est aussi dans cet appartement que j’ai eu le bonheur de faire la connaissance de Fosso François, ancien compagnon de Ruben Um Nyobè, ex-Président de la JDC, Jeunesse Démocratique Camerounaise, l’un des mouvements dissouts par le décret français eu 13 juillet 1955. Il avait été au maquis avec Osendé Afana, et avait miraculeusement échappé à la fusillade qui avait coûté la vie à celui-ci. Il avait détalé à toutes jambes, une balle dans la cuisse. Puis, il était revenu sur les lieux le lendemain, je crois, en clopinant et en souffrant terriblement, pour voir ce qu’il était advenu de son compagnon. Il avait alors découvert horrifié, son corps sans tête, entamant sa décomposition dans un fourré …

Nous publions un petit journal dénommé « Kundé », qui signifie en langue basaa, « indépendance ». Celui-ci avait pour adresse Bruxelles, car la police française traquait sans pitié les contestataires africains sur le sol français. Mais, il était imprimé à Paris, dans un tout petit atelier que tenaient deux braves dames non loin de Châtelet-les-Halles. 

10 mai 1981. Mitterrand remporte les élections présidentielles en France. Il diminue aussitôt la pression de la police française sur les exilés politiques africains en France. Au mois de juin, Jean-Michel arrive, avec Abel d’Alger. Moi je dois me rendre au Cameroun. Fin juin. Tous les deux m’y confient des tâches, nous devons écrire un livre sur « Le scandale du pétrole camerounais », il faut des documents, je dois en ramener du pays, je dois rencontrer plein de gens, leur parler de l’OCLD, et m’annoncent dans la foulée la création d’une nouvelle association : « Organisation camerounaise des droits de l’homme », OCDH. Ce sera la toute première du genre. 
Dimanche 31 août 1981. Je suis de retour. Je n’ai pas été arrêté à Douala. Jean-Michel et Abel avaient décidé d’organiser le samedi qui suivait, à savoir le 6 septembre 1981, le tout premier meeting de l’opposition camerounaise en France, après plus de 20 ans d’impossibilité de le faire. Je suis chargé de distribuer à travers Paris les invitations. Il se tiendra au Palais de la Mutualité à Paris, non loin de Présence Africaine … et du domicile privé de François Mitterrand. Je m’acquitte de ma tâche avec empressement. Je me souviens qu’une invitation avait même été adressée à Olof Palme, le PM de la Suède, et à Mario Soares, exilé politique portugais qui prendra le pouvoir un peu plus tard à Lisbonne. Il résidait à l’époque à Paris. J’avais également remis une invitation à Nikos Poulantzas, un exilé politique grec marxiste, installé à Paris, et qui s’intéressait beaucoup à l’Afrique. 

Samedi 6septembre. Nous déjeunons au 180 rue de Vaugirard, le cœur quelque peu battant, à trois, Jean-Michel, Abel et moi, plus Anne-Marie Leléannec l’épouse d’Abel. Nous avions reçu d’alarmantes informations en provenance de l’ambassade, selon lesquelles, nous serions victimes d’un attentat, des sbires de Fochivé auraient été dépêchés depuis Yaoundé pour venir le perpétrer et nous réduire au silence. 
14 h, nous montons dans un taxi à trois, tous assis à l’arrière. Palais de la Mutualité. Lorsque nous descendons de l’auto, mille regards se portent sur nous … derrière les vitres des cafés environnant. Plein de Camerounais s’y trouvent, et guettent dans la rue. La peur est également dans leurs cœurs, tout peut arriver … Nous pénétrons dans le bâtiment, les jambes en coton. Personnellement, j’ai la tremblote. Mais, Abel aussi, et Jean-Michel aussi. Nous gravissons les marches de l’escalier, la salle qui nous avait été attribuée se situait au 3ème étage. Nous y accédons. Je demande une table à placer à l’entrée. J’y dépose divers documents politiques, des livres d’Abel, des brochures de Jean-Michel, plusieurs numéros de notre petit journal « Kundé ». 

Peu à peu, des gens commencent à arriver. Ils découvrent nos documents. Ils en achètent. En 45 mn environ, la salle est pleine. Il y a même des gens du Cameroun de passage à Paris, au nombre desquels, Wonyou Eugène, le « ministre météore » d’Ahmadou Ahidjo, il n’était resté au gouvernement qu’un mois, en 1961, je crois … un certain Ntamack, DG d’une entreprise d’informatique à Douala. J’ai oublié les noms des autres. Il y a aussi des gens de l’ambassade. Finalement, Abel et Jean-Michel montent à la tribune, et tout se passe bien …

Février 1982. Notre livre « Dossier noir du pétrole camerounais » est publié. Jean-Michel et Abel sont venus spécialement d’Alger pour cela. Nous organisons une cérémonie de présentation de l’ouvrage à la presse. Il y a des interviews. Mais, au journal Le Monde, il y a un pro-Ahidjo, Philippe Decraene, il censure. Libération, le Matin de Paris, l’Humanité aussi, je crois, en publient de tout petits filets… 

Novembre 1982. J’ai déjà achevé mon cursus à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, je vis désormais à Paris, où je suis inscrit à l’Université de Paris II. 
Le Président Ahidjo démissionne. A noël, Jean-Michel est là, Abel Eyinga aussi. De formidables perspectives s’ouvrent pour la démocratie au Cameroun. Nous analysons pendant tous les congés la situation, au 180 rue de Vaugirard. Nous avions été déçus, comme nombre de Camerounais, de l’entame du règne de Paul Biya. Il n’a montré aucun signe d’ouverture politique. Il a reconduit dans leurs fonctions toutes les têtes que nous avions déjà assez vues du règne d’Ahmadou Ahidjo. Néanmoins, « il faut lui laisser un peu de temps », concluons-nous. 

Février 1983. Paul Biya est annoncé à Paris. Jean-Michel Tekam et Abel Eyinga arrivent spécialement d’Alger pour cela. Rue de Vaugirard, ils remettent un mémorandum à Philippe Essomba, de Jeune Afrique, puis Bingo (il finira à Afrique-Asie), qui va assister au cocktail offert par Paul Biya à l’ambassade à Paris le lendemain. Il le lui remet. Celui-ci porte sur l’impérieux retour de la démocratie au Cameroun. Des élections libres et pluralistes. Une presse libre. La fermeture des prisons politiques. L’abolition de l’ordonnance de 1962 « portant répression de la subversion ». L’abolition du visa de sortie du territoire. La libéralisation de la délivrance du passeport aux Camerounais. La liberté de culte. Il comporte une vingtaine de pages.  Jean-Michel et Abel retournent à Alger.  
Août 1983. Réunion au sommet de l’OCLD à Barcelone, en Espagne. Nous partons de Paris à trois, à 7h du matin. Jean-Michel est au volant d’une Volvo toute neuve qu’il a ramenée d’Algérie. 15 h, nous sommes à Barcelone. Nous avons roulé sans problème. Nous nous sommes justes arrêtés à Lyon et au poste frontière au sud de la France. Abel est détenteur d’un passeport algérien, Jean-Michel et moi, de passeports camerounais, nous sommes passés sans problème. C’est au retour qu’Abel avait eu des complications pour rentrer à nouveau en France. 

La réunion se passe bien. Nous avons été accueillis par un Camerounais y résidant et nommé Ndjoki. Une Camerounaise tenant un bistro près du port nous avait offert un diner. Nous nous sommes rendus au domicile de Thomas Nkono, le goal-keeper camerounais, mais l’avons absenté. C’était en plein weekend, il était allé livrer un match dans une autre ville …

Nous quittons Barcelone un lundi matin de bonne heure. Après une heure de route environ, nous nous arrêtons pour prendre notre petit-déjeuner, dans un café en face du bord de la mer. Lorsque nous finissons, pendant que Jean-Michel et Abel trainent un peu sur la plage, j’allume l’autoradio. Europe 1. « Dénouement inattendu de la crise politique au sommet au Cameroun, Ahmadou Ahidjo démissionne de la présidence de l’UNC, le parti unique qu’il a créé ». Jean-Michel et Abel arrivent en courant. J’augmente le volume … 

Mon grand frère, mon ami, mon pote, j’ai mille histoires de lui à raconter : il s’était dévoué pour la cause du Cameroun, sans esprit sectaire. C’est un authentique patriote qui s’en va …

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