Assemblée nationale : contre-pouvoir ou coussin du pouvoir ?
CAMEROUN :: POINT DE VUE

CAMEROUN :: Assemblée nationale : contre-pouvoir ou coussin du pouvoir ? :: CAMEROON

La première session du Parlement pour l’année 2021 s’est achevée le 9 avril 2021 à Yaoundé. 30 jours de balade parlementaire dans la capitale, ponctuée par quelques regroupements dans les deux Chambres pour quelques discours de circonstance. L’une des choses à retenir de cette session, en plus de ce que les présidents respectifs de l’Assemblée nationale et du Sénat peinent à se mettre debout et à articuler des mots, c’est que les députés ont encore adressé une lettre au secrétaire d’Etat américain Anthony Blinken sur la crise anglophone. Et ce, disent-ils en réaction à une lettre adressée le 6 avril aux Sénat américain par un collectif d’organisations basées aux Etats-Unis d’Amérique. Les députés disent vouloir « apporter des informations complémentaires et des clarifications sur la situation qui prévaut dans les régions anglophones du Cameroun, et réfuter les inexactitudes et contre-vérités contenues dans la lettre ouverte susmentionnée. »  La lettre a été publiquement lue à l’hémicycle lors de la dernière plénière, par la vice-présidente de la chambre Emilia Monjoya Lifaka, députée Rdpc de la circonscription de Fako Ouest, un choix loin d’être anodin. 

Fuite en avant

Avant de rentrer dans le contenu de la correspondance, il convient déjà de relever l’incongruité de cette démarche qui participe simplement de la diversion ou de la fuite en avant. Voilà les députés de l’Assemblée nationale du Cameroun, qui face à la crise qui secoue le pays depuis fin 2016, n’ont jamais, en 14 sessions, pu mettre le sujet en débat à l’Assemblée nationale. Les tentatives de quelques députés de l’opposition ayant toujours été bloquées, les propositions de loi ou de résolutions n’ont jamais traversé la Conférence des présidents pour être débattues en plénière. Mais ils trouvent le moyen de réagir à une lettre qui ne leur est pas adressée. Et cette fois, contrairement à la correspondance antérieure, des signatures n’étaient pas apposées en bas du document, c’est dire qu’elle engage tous les 180 députés, à moins que celui qui ne se sent pas concerné se désolidarise comme cela a été le cas du député Jean Michel Nintcheu.

Dans le fond, les députés reconnaissent que le Cameroun traverse une crise sans précédent depuis bientôt 6 ans, caractérisée d’après eux par des atteintes à l’ordre publique et le règne de l’anarchie notamment dans les zones rurales peu peuplées. Les infrastructures publiques et privées ont été détruites et les incendies criminels utilisés pour punir les citoyens qui ne partageaient pas les opinions des activistes. Mais face à la menace « conformément à nos dispositions constitutionnelles, le gouvernement camerounais a déployé dans ces régions l’armée et les services de sécurité afin de rétablir la paix et la sécurité. Les effets combinés de cette mesure, et de bien d’autres visant à répondre aux préoccupations des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ont permis un retour progressif à la normale dans notre pays. »  

Les députés parlent de « retour progressif  à la normale », au même moment où un rapport sur la situation des droits de l’homme est rendu public par un groupe de travail mis sur pied par le mouvement Stand Up for Cameroon, qui évalue mensuellement la situation des droits de l’homme au Cameroun. D’après celui du mois de mars 2021 rendu public le 9 avril 2021, le même jour où les députés lisaient leur lettre, au moins 202 personnes ont été tuées depuis le début d’année 2021 dont 100 au cours du mois de mars, 33 personnes kidnappées dont 04 au mois de mars 2021, 21 incidents graves de violations des droits de l’homme impliquant les forces régulières, les milices armées et les populations et au moins 08 incendies et explosions causés par les groupes armés dont 04 au cours du mois de mars 2021. Pour les députés, ces chiffres doivent être une fois de plus le fruit de l’imagination des ennemis du Cameroun tapis dans l’ombre, qui ternissent l’image du Cameroun. Après s’être érigés en défenseurs acharnés du gouvernement dans leur correspondance, ils concluent : «  Nous soutenons l’ordre constitutionnel et condamnons l’anarchie et la guerre civile. Nous sommes déterminés à soutenir le retour à la légalité et la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Par ailleurs, nous sommes disposés à défendre les institutions et la légitimité des dirigeants qui ont été élus démocratiquement par le peuple camerounais souverain. »

Soutien au pouvoir

Cette conclusion confirme ce que l’on connaissait déjà, à savoir que l’Assemblée nationale n’est qu’une simple chambre d’enregistrement, qui à l’occasion, reprend en écho le son émis par le Gouvernement. Tout le contraire de ce qui est attendu des députés. L’article 35 de la Constitution stipule à l’alinéa 1 que «  le Parlement contrôle l’action gouvernementale par voie des questions orales ou écrites et par la constitution des commissions d’enquêtes sur des objets déterminés. » En 6 ans que dure la crise anglophone, combien de commissions d’enquêtes ont déjà été constituées et qui ont  rendu  un rapport établissant les responsabilités ? 6 ans après, les députés peuvent-ils dire au peuple au nom duquel ils se promènent, combien de personnes exactement sont mortes dans cette crise, le nombre de déplacés, l’ampleur des destructions des édifices publics, les pertes économiques, les mobilisations financières, les dons reçus et la gestion qui en a été faite, la situation humanitaire des rescapés ? Rien.

Deux éminentes personnalités, Chief Mukete et Christian Cardinal Tumi sont mortes, en ayant défendu de leur vie que le problème anglophone était une affaire de la Constitution fédérale qui a été violée et foulée au pied par un gouvernement qui n’avait pour seule ambition que d’assimiler les anglophones. Qu’ont fait les députés, dont le rôle est de scruter les lois et d’en faire des propositions, encore rien. Et ils se plaisent à répondre à des lettres qui ne leurs sont pas adressées, et de surcroît, ils poussent le cynisme aussi loin pour faire lire publiquement par un député originaire de la région en crise, pour dire que tout est revenu à la normale, alors que derrière elle, ses propres frères sont victimes des affres de la crise. Enfin, les députés avouent leur soutien au régime, alors que dans les démocraties, les députés votent des motions de déchéance contre les pouvoirs qui ont failli. Ailleurs les députés constituent un contre-pouvoir, au Cameroun les députés constituent le coussin du pouvoir, pour une démocratie avancée…

Lire aussi dans la rubrique POINT DE VUE

Les + récents

partenaire

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo

L'actualité en vidéo