Développement économique : à quoi servent les banques au Cameroun ?
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Développement économique : à quoi servent les banques au Cameroun ? :: CAMEROON

L’économie, la finance et la banque constituent la trilogie au cœur de toutes les problématiques de développement dans le monde moderne. La banque étant le maillon final de cette chaîne vertueuse ou vicieuse selon les orientations données. Quel rôle jouent les banques au Cameroun dans les défis et enjeux de notre économie ? Analyse.

Depuis les origines

De l’italien « banca », les banques dans leurs formes actuelles tirent leurs sources de l’Italie du 13e siècle, lorsque les juifs de l’époque, fuyant les persécutions, devaient dissimuler leurs transactions financières dans des « ghettos » de Florence et de Venise, en cachette sur des bancs (« banco »), dans la discrétion des coins de rues peu fréquentés.

Depuis lors, à la faveur de multiples autres événements qui ont marqué l’histoire de cette institution désormais incontournable, la structuration de la banque dans son fonctionnement, ses variantes et spécialisations, s’est adaptée aux évolutions de la monnaie, de l’étalon or et argent aux guichets automatiques, en passant par la monnaie fiduciaire, puis scripturale, l’économie et les politiques qui les organisent tenant à chaque fois compte des nouvelles réalités conséquentes.

Les banques intégrant des fonctionnements de plus en plus complexes au fil du temps et des exigences, du fait de la nécessité croissante des garanties des opérations en rapport avec la préservation des intérêts de sa clientèle et donc des économies dont elles influencent les tendances, leur encadrement allait voir la naissance d’une institution suprême, la banque centrale. La première banque centrale sera la banque de Suède créée en 1668, suivie de la banque d’Angleterre en 1694, dont le fonctionnement allait complètement basculer, à la faveur de la bataille de Waterloo du 18 juin 1815, qui fera l’objet d’une spéculation gagnante inédite et influencera le système bancaire et financier mondial jusqu’à nos jours. Depuis, les banques font et défont les économies, au gré des rapports de forces entre la haute finance qu’elles représentent et les économies où elles sont implantées, le tout sur fond d’intérêts lointains et insoupçonnés.

L’environnement bancaire camerounais

Première économie de la zone CEMAC, le Cameroun contribue en moyenne à 50% du PIB de cette région, et donc, étudier son cas d’un point de vue économique est suffisamment évocateur de la réalité de l’ensemble des 6 pays de cette partie de l’Afrique Centrale. L’environnement bancaire camerounais se compose de 15 banques, dont 10 sont à capitaux étrangers. Le taux de bancarisation qui exprime le nombre de personnes physiques détenant au moins un compte bancaire est d’environ 15%, c’est-à-dire que moins de 2 camerounais sur 10 dispose d’un compte en banque. Ceci dénote à priori d’une certaine atonie de l’activité bancaire au Cameroun. Les banques de la région sont encadrées dans leurs activités par la Banque des Etats d’Afrique Centrale (BEAC) et par une Commission Bancaire (COBAC), à travers ses ratios prudentiels, eux-mêmes conséquents aux exigences de la Banque des Règlements Internationaux et ses différents ratios de Bâle depuis 1988.

Les banques au Cameroun, comme dans toute la région, sont dans une situation de surliquidité bancaire depuis le milieu des années 1990, après la sortie de la période de crise de la décennie 1980, du fait entre autres de la détérioration des termes de l’échange. La situation de surliquidité de nos banques est due à trois principaux facteurs : le rôle de gendarme de la COBAC, le coût élevé des services et la faible garantie de recouvrement offerte par le système juridico-judiciaire camerounais. Ces réalités sont souvent avancées par des observateurs avertis comme les premières causes du rationnement du crédit qui prévaut depuis deux décennies au moins.

Cohabitation paradoxale entre surliquidité et rationnement de crédit

Depuis près de 20 ans, avec une légère contraction entre 2014 et 2017, les banques au Cameroun ont des ratios de liquidité supérieurs à 1, c’est-à-dire qu’elles sont en situation de surliquidité. Paradoxalement, dans le classement des problèmes auxquels font le plus face nos PMEs qui représentent 99% de notre tissu économique, hormis le secteur informel largement dominant, la difficulté d’accès au financement figure en tête. D’où provient cette contradiction ?

En plus des contraintes limitatives fixées par la COBAC, nous pouvons observer que l’essentiel des banques en activité au Cameroun sont des banques à capitaux étrangers, et celles-ci n’ont pas vocation à développer les économies des pays d’accueil, et donc orientent prioritairement leurs financements vers les multinationales originaires de leurs pays d’origine. Ceci se traduit par 72% des concours bancaires accordés aux grandes entreprises, essentiellement à capitaux étrangers, contre 13% aux PMEs locales. Aussi, sur les 15 banques en activité, seule la Banque des PMEs à capitaux nationaux a des missions de développement, le reste étant essentiellement des banques commerciales ou de détail, c’est-à-dire disposant majoritairement de dépôts à vue exigibles à première demande, et non destinés au financement de l’investissement, c’est-à-dire le moyen et le long terme, par souci de respect du principe de correspondance des échéances qui veut que les dépôts de termes similaires financent les projets de mêmes termes. C’est ce qui explique qu’en moyenne 80% des avoirs de nos banques correspondent à des dépôts à vue, tandis que 85% des crédits accordés sont destinés aux projets à court terme.

A contrario, les prêts à moyen et long terme ne représentent que 15,11% du total des concours bancaires. De plus, les accords monétaires des pays de la zone CFA dont fait partie le Cameroun subissent des exigences de la France par le truchement de la BEAC et de son Comité de Politique Monétaire qui plafonnent les volumes de crédits en fonction des niveaux des réserves de change logés dans les comptes du Trésor Public Français. Enfin, la politique monétaire subie du fait des mêmes accords post coloniaux fait du contrôle de l’inflation une obsession qui empêche toute politique expansionniste. Sans avoir la prétention d’avoir été exhaustif sur les causes de rationnement, l’aversion au risque des banques au Cameroun est excessive, affichant de façon affligeante leur incompétence à s’adapter aux spécificités de notre environnement socioéconomique et culturel.

Economie locale sacrifiée, rentabilité bancaire assurée

Comme on peut aisément s’en rendre compte, l’alibi de projets non bancables par les banques au Cameroun est totalement fantaisiste. C’est l’argument le plus facile pour justifier leur désinvolture à financer convenablement l’économie camerounaise. La première raison véritable en marge des contraintes externes qui ne sont pas de leur fait, c’est la paresse intellectuelle de nos banquiers. En effet, les produits et services proposés dans notre environnement local sont du "copier-coller" de ce qui se fait ailleurs, sans aucune adaptation au contexte camerounais. Un système bancaire utile à une économie est celui qui tient compte des spécificités historiques et culturelles de son environnement pour réinventer des produits ingénieux qui répondent à une demande spécifique. Le risque est indissociable du métier de la banque.

La réalisation des risques de contrepartie et de défaut est la conséquence d’une mauvaise adéquation du couple solution/besoin, et requiert donc une ingénierie pointue dans l’identification des besoins d’une part, et des solutions d’autre part. Le Cameroun, c’est environ 250.000 entreprises dont 99% sont des PMEs, avec un secteur informel qui, s’il est pris en compte, représente plus de 80% du total des activités économiques sur le triangle national. Un tel contexte nécessite une approche autre que la reconduction mécanique de formules importées. Les banquiers camerounais sont bien installés dans leurs pantoufles de surliquidité, sans faire cas de l’écrasante majorité des petites entreprises qui paient le lourd tribut de ce mépris économique.

Nos banquiers m’objecteront les créances douteuses de 500 milliards de franc CFA en 2019 pour les banques secondaires et 90 milliards pour les établissements de microfinance, mais c’est encore la conséquence d’une mauvaise maîtrise de l’environnement, bien plus que la mauvaise foi des prêteurs. Il faudra également considérer les prêts généreux aux « petits copains » qui n’observent que rarement la rigueur professionnelle qui devrait être de mise de façon invariable. Le volume global moyen des concours accordés par nos banques, soit l’équivalent de 15,9% de notre PIB en 2018, a été principalement destiné aux grandes entreprises pour ce qui est de l’investissement, et minoritairement aux PMEs et aux particuliers salariés. Ces deux dernières catégories présentent les risques de crédits les plus faibles, puisque garantis par des virements irrévocables. La petite part ainsi destinée à cette cible marginale des banques n’a pas d’impact significatif sur l’économie. Elle concerne majoritairement les marchés publics, qui découlent du budget de fonctionnement, donc sans incidence positive sur la part de produits manufacturés des valeurs ajoutées conséquentes, puisque les marchandises sont importées et revendues en l’état. Tout ceci constitue un frein à notre potentiel industriel, depuis la faiblesse du volume du budget d’investissement public qui est d’à peine 32% du budget global, à son faible taux d’exécution, en passant par l’attribution privilégiée de ces marchés aux multinationales étrangères.

Les banques à capitaux étrangers, notamment occidentales, ne doivent leur présence au Cameroun et partout en Afrique subsaharienne qu’aux missions prioritaires de financement des multinationales étrangères pour lesquelles elles contribuent à faciliter l’acquisition des matières premières locales à vil prix sans nécessité de conversion monétaire, et au rapatriement des bénéfices de leurs activités sans risque de perte de change du fait de la parité fixe entre le franc CFA et l’Euro.

En dépit des pertes évoquées inhérentes à toute activité bancaire, les banques au Cameroun sont les entités économiques qui engrangent les plus gros volumes de bénéfices, dont l’essentiel est rapatrié dans les pays d’origine. Les chiffres d’affaires, les produits nets bancaires et les totaux bilans des banques au Cameroun font pâlir d’envie tout entrepreneur, tellement ils sont astronomiques et dégagent des marges plus que confortables. Les banques au Cameroun sont en villégiature économique. Tenez par exemple : en 2019, la BICEC s’est illustrée avec un total bilan en hausse de plus de 726 milliards de FCFA, et un Produit Net Bancaire de plus de 50 milliards de FCFA, tandis que son concurrent direct de toujours, la Société Générale, affichait un PNB de 66,7 milliards de FCFA pour un total bilan de 1 556 milliards de FCFA.

La CBC quant à elle s’est bien remise de sa période de turbulences en réalisant un résultat net  de 2,5 milliards de FCFA. Afriland pour sa part enregistrait au cours de la même période un total bilan de plus de 1 150 milliards de FCFA, tandis qu’avec un PNB de 39,4 milliards de F CFA en 2019, le Groupe Ecobank annonçait avoir réalisé un bénéfice avant impôts de 94,9 milliards de FCFA au premier semestre 2020. Le reste des institutions bancaires au Cameroun étant quasiment toutes dans la même veine. Cette forte rentabilité de nos banques est principalement due à une tarification des services bancaires largement avantageuse mais suffisamment lourde pour le client.

Des taux d’intérêts en moyenne de 8% aux frais de tenues de comptes qui peuvent aller dans certains cas jusqu’à 120.000 FCFA mensuel pour un seul compte, aux commissions sur diverses transactions, les sources de lucre des banques sont diverses et multiples. Pour des banques enregistrant des centaines de milliers de clients qui disposent eux-mêmes de plusieurs comptes dans une même banque, il y a de quoi afficher des performances financières enviables. Sans compter les fonds de comptes, les comptes abandonnés dans l’indifférence totale du fait parfois de la disparition des détenteurs ou encore des revenus issus des "erreurs et omissions" de certains agents négligents.

Que faire ?

Les banques restent pour l’instant l’option incontournable du financement de l’économie, avec une concentration de 99,65% des financements, soit l’équivalent de près de 4.600 milliards de FCFA de concours sur l’année 2019. Les marchés financiers étant encore embryonnaires dans notre espace économique, ils ne constituent pas une alternative imminente. Les 412 Etablissements de Microfinance en activité non plus, malgré leur contribution à 10% au financement de l’économie, quand on sait qu’ils ne sont pas habilités à réaliser des opérations de banque, mais aussi qu’ils ne sont que des intermédiaires de transactions dont les bénéficiaires finaux sont encore les banques.

La solution au financement de notre économie réside dans la création d’une véritable adéquation entre notre potentiel économique, notre système académique et nos priorités politiques. L’Etat camerounais doit ensuite multiplier les structures spécialisées de financements telles que les banques de développement, les banques d’affaires et les banques d’investissement. Tout ceci ne sera possible qu’après avoir défini un modèle économique réaliste et ambitieux tenant compte de notre potentiel socioéconomique, démographique et culturel. Pour cela, notre liberté monétaire est indispensable, au risque de se contenter de vœux pieux. Le défi du financement de l’industrialisation et donc du développement économique n’est donc pas gagné.

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