La « masse » critique
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Dans le film « A la rencontre de Forrester », réalisé par Gus Van Sant et sorti en 2000, Sean Connery, acteur principal, incarne le rôle d’un écrivain de génie qui a disparu de la vie publique après la parution de son premier roman.

A un adolescent au talent prometteur qu’il rencontre fortuitement, Forrester dit en substance que nombre de critiques littéraires sont en fait des écrivains ratés. On pourrait ajouter : des plumes qui n’ont jamais pu, ou su, prendre leur envol. Et qui souffrent les mille morts d’un ego perpétuellement contrarié. Ce long métrage est au final une belle histoire (80 millions de dollars US générés au Box-office en passant). Une belle histoire qui a – c’est quasiment inévitable – son méchant.
Elle est belle aussi, l’histoire de Djaïli Amadou Amal, la lauréate 2020 du Goncourt des lycéens (au Cameroun on peut le répéter et s’en réjouir encore longtemps). Ecrivaine comme le personnage William Forrester du film éponyme, elle a déjà, elle aussi, ses méchants. Et comme évoqué dans le film, c’est sous le couvert de la « critique » qu’est engagée une œuvre de démolition. Le lieu de prédilection pour cette opération ? Internet, dont les démembrements « réseaux sociaux » font office, en l’occurrence, d’antres de bourreaux.

Depuis quelque temps sur la Toile, donc, des écrits ont fusé, essayant de se draper, pour certains, du manteau transparent de l’objectivité. Leur tonalité générale est de soutenir – et donc de faire croire – que le roman primé de Djaïli Amadou Amal est surcoté. Pas moins ! Ici ou là, l’auteur de tel ou tel pamphlet sur le Web va citer un « lecteur » ou un « camp de lecteurs » censés accréditer cette posture. Des critiques gardés sous un anonymat bien pratique, dont on ne connaît donc ni l’acabit, ni l’envergure, ni même la légitimité… mais qui peuvent déclarer que le roman « Les Impatientes » est « indigeste » ou « quelconque » ! Pour un peu, on en rirait. Mais n’en rions pas. La tendance à l’iconoclasme ne doit pas tout permettre.

A bien comprendre les pourfendeurs susmentionnés, l’Académie Goncourt aurait choisi de saborder son propre label – vieux de plus d’un siècle – en primant une œuvre qui ne le méritait pas… La question qui se pose c’est : pourquoi ? Parlant de question, un Web-sniper se demande « sur quels critères le jury du Goncourt [s’est] appuyé » pour primer l’écrivaine camerounaise... Mais c’est au jury en question qu’il faudrait adresser pareille préoccupation – puis en partager la réponse éventuelle avec tout le monde – au lieu de la glisser en cours d’« argumentaire », de laisser en suspens une interrogation matrice de soupçons.

L’œuvre de Djaïli Amadou Amal n’a pas assez de « génie » pour mériter le prix reçu et elle n’est pas « douée en matière d’écriture » ? Désolé, mais le jury a eu un avis contraire. Et à ce jour, il n’est pas le seul dans ce cas. Le mercredi 24 février dernier, l’Institut français du Cameroun, antenne de Yaoundé, rendait un hommage à l’écrivaine. A l’occasion, l’ambassadeur de France au Cameroun lui a dit : « J’ai été très ému par votre roman. C’est un livre très formateur et édifiant. Je suis plein d’admiration pour votre talent et émerveillé par la richesse de la littérature camerounaise » (cf. Cameroon Tribune du 26/02/2021). L’avis de S.E. Christophe Guilhou compterait-il moins que celui de contempteurs embusqués sur le Net ? Que dire de celui de l’écrivain Pabé Mongo, un des doyens aussi bien de la littérature que de l’enseignement ? « Les Camerounais sont coutumiers des prix, mais l’étoile Djaïli est inédite dans le firmament de la littérature camerounaise. Elle cumule les trois éléments de distinction. Son livre sera traduit en une dizaine de langues et elle cartonne dans les ventes en ligne et dans les librairies » (cf. Cameroon Tribune du même 26/02). L’opinion de Pabé Mongo pèserait-elle moins que celle des critiques à la « Forrester » ?

Voilà un roman qui, depuis sa parution en septembre 2017, ne cesse de truster des prix, bien avant le Prix Goncourt des Lycéens. Tenez : Prix de la Presse Panafricaine, Sélection de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants (qui revenait toujours aux grosses pointures des éditions françaises), Prix Orange du Livre en Afrique. Djaïli Amadou Amal est connue de l’univers de la littérature camerounaise comme l’écrivaine de la dernière décennie, dont toutes les publications sont hautement appréciées. Notons au passage que le roman « Les impatientes » a trusté également dans la foulée du Goncourt des Lycéens, le Choix Goncourt de l’Orient, désigné par un jury d’étudiants de 27 universités de 10 pays arabes…

Chacun est certes libre de donner son point de vue sur le travail d’un auteur. Et même sur les récompenses engrangées par celui-ci. Mais on peut y mettre un minimum de forme, s’il est question de rester rigoureusement dans cet exercice. Citer un « lecteur » lambda qui va passer au hachoir une œuvre romanesque, en n’alignant que des avis, ça ne passerait pas devant un jury, par contre…

Djaïli Amadou Amal n’a sans doute pas fini d’écrire. Une distinction comme celle qu’elle a reçue en décembre 2020 à Paris devrait, au contraire, lui titiller l’imagination et la plume comme jamais. Avec la contrainte de faire encore mieux à l’avenir. Oui, un prix (ou, en d’autres circonstances, une médaille ou une promotion) est aussi une interpellation à servir davantage. En l’occurrence ici, mieux servir le public de lecteurs, que l’odyssée Djaïli Amadou Amal au Goncourt aura peut-être contribué à élargir. Oui, quand elle occupait les devants de l’actualité (au Cameroun comme ailleurs), c’est la littérature qui occupait l’actualité. Quand on parlait de son livre, on parlait d’un livre, et donc de lecture, de la lecture, pratique dont il est inutile de revenir sur les bienfaits ici.
Djaïli Amadou Amal va sans doute à nouveau écrire. Et désormais, auréolée du Goncourt des lycéens, elle doit être considérée comme une véritable entreprise. Un auteur fait travailler des relecteurs, des documentalistes, parfois divers types de spécialistes, et bien entendu des éditeurs, des imprimeurs, des libraires, etc. Il n’y a qu’à voir le nombre de personnes que le romancier américain Dan Brown (« Da Vinci Code », « Anges et démons », « Inferno », etc.) remercie à la fin de son dernier roman, « Origine », pour s’en faire une idée.

Djaïli Amadou Amal va probablement encore écrire. Plus elle écrira, d’une plume dorénavant plus attendue par le public (au Cameroun comme ailleurs), plus la chaîne du livre tournera.

Alliance NYOBIA, Journaliste, Chef Bureau Culture à Cameroon Tribune de 2004 à 2011.

PS : « Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d'imbéciles qui avant ne parlaient qu'au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd'hui ils ont le même droit de parole qu'un prix Nobel. »
Umberto Eco.

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