Prostitution : Les autres charmes de Kribi
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Le commerce du sexe se banalise au fil des années dans la cité balnéaire. Des adolescentes s'y livrent parce qu’elles jugent l'activité très rentable.

Kribi est le chef-lieu du département de l’Océan dans la région du Sud. La cité balnéaire est en quelque sorte le carrefour de trois grandes métropoles que sont Edéa, Douala et Yaoundé. Les vagues de l’Océan suffisent pour rendre la ville attractive. En dehors de cela, la ville de Kribi suit  les traces de développement avec l’implantation des entreprises comme le Port de Kribi. Le caractère touristique de la ville, qui reçoit régulièrement de nombreux visiteurs, a également fait naître un certain nombre d'activités. 

Parmi elles, la prostitution, qui se développe dans les quartiers, les snacks bars, les hôtels, les domiciles privés, les auberges et même sur les berges de l’Océan. La cité balnéaire aujourd’hui vibre au rythme de trois types de prostitution à en croire les responsables de la délégation départementale de la Promotion de la femme et de la famille de l’Océan. D’un côté, il y a des adolescents, dont certaines sont à peine âgées de 12 ans. Dans la deuxième catégorie il y a les jeunes filles émancipées. Leur âge oscille entre 16 et 20 ans et la dernière catégorie est constituée de femmes au-dessus de la majorité ( 21 ans et plus). 

Incursion dans un couloir chaud

Ce 27 janvier 2021, l’ambiance à Mokolo Essamba est électrique. C’est un quartier populaire de la ville de Kribi dont presque toutes les habitations sont construites en matériaux provisoires. Les coins de distraction comme les "tourne dos", les bars et les comptoirs de vin de palme sont nombreux dans le quartier. Il est environ 12h et l'ambiance est déjà chaude. Mokolo Essamba est connu dans la ville de Kribi comme un haut lieu de prostitution. Ici, les femmes sont aux aguets devant leurs domiciles. Elles arborent des tenues vestimentaires parfois extravagantes pour séduire. 

Assises devant un bar ou parfois devant leurs domiciles, elles se montrent prêtes à discuter avec tout visiteur. Naomie est âgée de 23 ans. Cette jeune fille habite le carrefour Mokolo Essamba depuis six mois. Elle a abandonné la maison familiale à Douala pour trouver une famille d’accueil dans la cité balnéaire. La jeune fille a quitté les bancs depuis quatre ans alors qu’elle était en classe de première. Naomie boit une bière avec trois jeunes gens, ses voisins du quartier. Il s'agit en fait de rabatteurs. Leur rôle consiste à trouver des clients à la jeune femme. En contrepartie, elle leur offre à boire. En plus de la bière qu’elle consomme, Naomie a deux bâtons de cigarette entre les mains. Elle porte une robe moulante qui expose une bonne partie de son corps. Au moment de quitter le bar, nous sollicitons Naomie pour nous accompagner. 

Nous sommes confortés dans notre démarche par ses voisins de table. « J’ai dit à mes parents que je travaille à Kribi et ils savent que j’ai un emploi qui me fait gagner un peu d’argent. Je n’ai pas de famille dans cette ville. Si je me suis retrouvée ici, c’est parce que j’avais toujours des problèmes avec ma maman. Elle n’a cessé de me dire d’aller vivre où je veux. Finalement, j’ai décidé de quitter la maison et je passe mon temps à boire et à fumer pour noyer mes soucis. Lorsque je trouve un homme qui est prêt à me donner un peu d’argent pour manger, je me rends disponible pour lui. J’ai une fille qui vit chez ma mère, je veux rentrer en famille, mais j’ai honte parce que je leur ai dit que je travaillais alors que je vis chez une voisine », déclare Naomie. 

Carrefour Kingue, le paradis ?

Il faut se rendre au carrefour Kingue pour découvrir le véritable côté festif de la ville de Kribi. Ce coin qui abrite des snacks bars, des boites de nuit, des bars, des restaurants et des auberges fait le plein une fois la nuit tombée. Lorsqu’on veut manger du poison à la braise en soirée, on se rend à cet endroit où un petit maquereau coûte 1500 Fcfa et un bar moyen 3000 Fcfa. Il est plus de 22h au carrefour Kingue ce 28 janvier 2021. Le snack bar Emergences grouille de monde. Des filles âgées de 15 à 20 ans sont nombreuses dans ce somptueux espace qui distille les sonorités musicales de l’heure. La boisson coule à flot. Ginette L., 16 ans, est assise avec trois autres filles. Elles sont toutes élèves dans un établissement de la ville.

Elles ont l’habitude de se rencontrer à cet endroit pour s’amuser. « Nous sommes un groupe de jeunes, nous nous connaissons depuis des années et nous sommes ensemble à l’école. Lorsqu’on arrive ici, c’est pour jouer la vie. On boit et on s’amuse entre nous. Parfois les gars sollicitent notre compagnie. Lorsque la proposition est bien faite nous nous mettons à leur disposition pour passer une bonne soirée », explique Ginette L. C’est depuis deux années que Ginette trouve du plaisir à s’amuser au carrefour Kingue. « Je suis mère d’une fille. Quand je sors, ma mère reste à la maison avec ma fille âgée d’un an. Parfois, lorsqu’un homme me donne un peu d’argent j'en remets une bonne partie à ma mère qui reste beaucoup plus à la maison avec l’enfant », ajoute Ginette. 

La ville dispose de plusieurs points de repères pour les travailleuses du sexe. Parmi ces points, l’on peut citer le carrefour Mboa Manga, le carrefour Django, le carrefour Kingue, le quartier Newton. Les berges des plages sont également des lieux d’exposition pour les travailleuses de sexe. Lionel Ngali est cadre d’appui à la délégation départementale de la Promotion de la femme et de la famille de l’Océan à Kribi. Ce jeune homme travaille depuis plusieurs années avec des Ong qui sensibilisent sur les droits de la jeune fille vulnérable à l’instar des travailleuses du sexe. Lionel Ngali affirme que la présence des entreprises dans la ville de Kribi et certaines localités proches a favorisé la recrudescence de la prostitution à Kribi « Les charters des jeunes filles provenant des villes de Douala et Edéa se rendent constamment à Niete pendant les périodes de paie des employés d’Hévécam pour faire la prostitution. 

Ces employés qui gagnent peu sont parfois obligés de dépenser tout leur argent pour quelques secondes de plaisir. C’est la même chose que l’on observe du côté de la Socapalm qui se trouve à Kienke. Beaucoup de filles ont quitté les villages imaginant dans leur tête que Kribi était en fait le paradis. La prostitution ici dans cette ville ne consiste plus à chercher le Blanc au bord de la plage. Les camionneurs qui font la ligne du port de Kribi vers les autres villes abandonnent leurs véhicules pour aller dans les auberges avec les femmes. Les serveuses de bars, les réceptionnistes dans les hôtels, les agents des sociétés de gardiennage ont également une responsabilité dans ce phénomène.

Car ce sont eux qui jouent parfois les relais entre les prostituées et les clients », explique Lionel Ngali. La pauvreté, l’irresponsabilité parentale et la recherche de la facilité sont quelques raisons qui sont à l’origine de la montée en puissance de la prostitution dans la ville de Kribi La délégation départementale du ministère de la Promotion de la femme et de la famille compte cette année 85 filles. Elles sont formées à l’apprentissage des métiers comme la couture, la coiffure, etc. Les cours ont démarré depuis octobre 2020. Compte tenu de la faible capacité d’accueil, les inscriptions se sont achevées un mois après le début des cours. Parmi les jeunes filles inscrites dans ce centre, il y a environ une dizaine d’anciennes travailleuses du sexe. 

« Nous avons plus des 300 filles qui veulent étudier dans ce centre, malheureusement la capacité d’accueil du bâtiment ne nous permet pas d’avoir même 100 personnes. Nous nous occupons dans ce centre du volet de la réinsertion sociale. Il s’agit de certaines filles qui ont été rejetées par leurs familles. Une fois que leur formation est terminée, elles peuvent rentrer dans leur famille ou trouver un mariage. Nous avons aussi d’autres filles que nous formons afin qu’elles tournent le dos à certains fléaux comme la prostitution. Au terme de la formation, ces filles peuvent créer un emploi ou trouver un travail », affirme Deschanel Ngono, le directeur du Centre de promotion de la femme et de la famille de Kribi.  

La ville bouge pour le sexe

Le 28 janvier 2021, il y a eu le lancement du projet de promotion des femmes, des jeunes filles et des personnes vulnérables en tant qu’agent de changement et de développement. Ce projet est supervisé par Lionel Ngali, le cadre d’appui de la délégation départementale du ministère de la Promotion de la femme et de la famille de l’Océan. Avec un partenaire financier italien, le projet vise à améliorer les conditions socio-économiques de la communauté grâce à la mise en oeuvre des politiques de genre et d’inclusion des personnes vulnérables selon une approche fondée sur la promotion des droits humains. Ce projet entend former les jeunes filles à la création des activités génératrices de revenus afin qu’elles tournent le dos aux fléaux comme la prostitution. 

Parmi les personnes qui pilotent ce programme, il y a Jean Felix Zeh. Cet homme est par ailleurs le coordonnateur central de l’association équilibre humanitaire Cameroun (Assehcam). Cette association sensibilise sur le volet sanitaire à l’intention des travailleuses du sexe. « En 2014, nous avons mené une enquête qui a démontré que sur 100 filles qui faisaient de la prostitution dans la ville de Kribi, il y avait au moins 30 qui étaient porteuses du Vih/sida. Notre travail consiste à sensibiliser les jeunes filles à adopter les comportements responsables. Celles qui ont été testées positives au Vih/sida, nous les accompagnons à se rendre constamment dans les formations sanitaires pour suivre le traitement. La recherche de l’argent fait en sorte que parfois certaines femmes acceptent les relations sexuelles sans protection pourtant cela est préjudiciable pour leur vie », déclare Jean  Felix Zeh.

Les autorités de la de la ville ne baissent pas les bras face à ce fléau. Laurence Chantal Assam est délégué départemental du Tourisme de l’Océan. Elle affirme que depuis plusieurs mois elle a initié des campagnes pour sensibiliser les propriétaires d’hôtel dans la ville de Kribi sur les dangers de la prostitution chez les femmes en particulier, surtout la jeune fille mineure « J’ai demandé aux propriétaires d’hôtel d’agir comme des parents lorsqu’ils constatent que des petites filles de moins de 16 ans vont dans les hôtels pour rencontrer les clients. Je collabore avec ces responsables d’hotel, car il m’arrive souvent d’effectuer les descentes sur les lieux lorsque je suis informée qu’une jeune fille mineure se trouve dans un hôtel », affirme le délégué départemental du Tourisme. Le phénomène des travailleuses du sexe dans la ville de Kribi met en péril, à en croire les autorités, l’éducation et la santé de la femme notamment de la jeune fille. Créer les conditions favorables pour l’éducation et l’entrepreneuriat chez les femmes sont quelques solutions pour réduire ce fléau. 

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