Démocratiser la démocratisation de l'Afrique
AFRIQUE :: POINT DE VUE

Démocratiser la démocratisation de l'Afrique :: AFRICA

La relation entre l'Afrique et l'Occident reste controversée en matière de démocratie. Dans les relations internationales, les pays développés semblent préférer la Realpolitik et manipuler les droits de l'homme et la démocratie pour poursuivre leurs intérêts impérialistes. Bernard Kouchner, alors ministre français des Relations extérieures, avait déclaré le 10 décembre 2008 dans une interview au quotidien Le Parisien-Aujourd'hui  qu'il y avait «une contradiction permanente entre les droits de l'homme et la politique étrangère d'un État, même en France». Notre préoccupation est de savoir quelles sont les manquements observés dans la démocratisation de l'Afrique et ce qu'il faut faire pour les combler.

Participation et représentation

La démocratie suppose une représentation dans les organes institutionnels et une participation à la prise de décision. En prenant des décisions sur l'Afrique en l'absence d'Africains, la Communauté internationale viole ce principe démocratique et soulève des questions éthiques. Par exemple, comment expliquer que les interventions militaires sur le sol africain se fassent souvent contre l'avis de l'Union africaine, comme ce fut le cas de l’intervention en Libye en 2011? Comment expliquez-vous que la sécurité au Nigeria ait été discutée en France le 17 mai 2014 très loin des Nigérians et des Africains et, mieux encore, de l'Union africaine dans un contexte où l’on devait privilégier un dialogue interafricain (solution locale)? En l'état, la démocratie est délégitimée sur le continent, qui la voit comme un outil de domination du monde occidental. Par conséquent, il est nécessaire d'ouvrir les instances internationales telles que le Conseil de sécurité des Nations Unies aux États africains afin de combler ce besoin démocratique de participation et de représentation.

Transparence, libre compétition et souveraineté

La démocratie suppose également la transparence dans la gestion des affaires publiques, la libre compétition et la souveraineté du peuple. Comment comprendre que certains anciens colonisateurs comme la France interviennent encore dans le choix des présidents africains en violant les principes de libre compétition et de souveraineté? Comment comprendre que l’exploitation des richesses du sous-sol africain soit encore régie par des accords secrets en violation du droit des Africains à l'information? Comment comprendre que certains États africains ignorent même les quantités exactes de pétrole et d'autres ressources naturelles tirées de leur sous-sol, comme ce fut le cas au Congo et au Gabon sous Elf? Aussi, comment comprendre que «l'aide au développement» soit présentée comme un «bonus à la démocratie» et que le prétexte des droits de l'homme est souvent utilisé pour déstabiliser les régimes «libres» qui menacent les intérêts impérialistes?

En effet, de quoi parle-t-on ? En ce qui concerne la France, par exemple, tout part de La Baule, où, après la chute du mur de Berlin, le président François Mitterrand avait décrété la démocratisation de l'Afrique le 20 juin 1990 lors de la 16ème Conférence des chefs d'État d'Afrique et de France. Le président français avait déclaré que le vent de liberté qui soufflait à l'Est devait également souffler en Afrique. En effet, les 37 pays représentés avaient été invités à accélérer leur processus de démocratisation pour pérenniser leurs échanges avec le Nord. C'était un discours de «démocratie pour le commerce» qui a malheureusement marqué le tournant dans le transfert des priorités des pays africains de leurs affaires intérieures vers leurs affaires extérieures. L'objectif politique était donc de plaire à la France. Le problème est donc que les forces étrangères tiennent le curseur de la démocratie en fonction de leurs intérêts. Ce sont elles qui déclarent de manière douteuse une élection libre et transparente, et ce sont elles encore qui déclarent qu'un régime est fréquentable, légitime ou non. Par exemple, le coup d'État est parfois condamné comme celui du capitaine Sanogo au Mali en 2012 et parfois accepté comme celui de Michel Djotodia en RCA en 2013. Aussi, la modification de la constitution est souvent condamnée ou tolérée selon les intérêts internationaux, comme en Côte d'Ivoire, où les actions de Laurent Gbagbo pour rester au pouvoir avaient été condamnées en 2010 alors que celles d’Alassane Ouattara en 2020 ou d’Alpha Condé en Guinée sont tolérées ou cautionnées. Cela pose un problème d'égalité de traitement cher à la démocratie. La communauté internationale n'intervient donc rapidement que dans les pays où les intérêts internationaux sont essentiels et en danger.

Droits fondamentaux et tolérance

Enfin, la démocratie suppose le respect des règles de droits et des droits fondamentaux tels que le droit de choisir et plus encore, le droit à la différence ou à l'autodétermination. Il est basé sur le principe de la tolérance. Pourtant, la thèse universaliste - rejet des différences - se révèle être porteuse d'intolérance, présentant ses idées comme des dogmes qui ne peuvent être critiqués ou remis en question sans se placer en dehors de l'humanité. La démocratisation importée est assimilée à l'occidentalisation de l'Afrique - mission civilisatrice - qui provoque le rejet par la montée des micro-nationalismes. Ainsi, quiconque «défie» cette «civilisation» est considéré comme un ennemi de l'Occident. À cet égard, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, Koffi Anan, avait déclaré lors du sommet de Davos le 23 janvier 2004: «La guerre contre le terrorisme peut parfois exacerber ces tensions et susciter des inquiétudes quant à la protection des droits de l’homme et des libertés civiles.»

En somme, on se rend compte que ce n'est pas la démocratie - libérale ou participative - qui pose problème, mais ce sont les méthodes impériales de démocratisation adoptées qui sont à blâmer. Même s'il est vital de montrer que l’exemple vient d’en haut à travers la démocratisation de l'intervention internationale en Afrique, il revient aux citoyens africains de lutter pour leur liberté.

*Article originellement publié en Anglais.

Lire aussi dans la rubrique POINT DE VUE

Les + récents

partenaire

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo

L'actualité en vidéo