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CAMEROUN :: LE DÉLITEMENT DE LA PENSÉE CRITIQUE ET LES VOIES D’UNE REFONDATION (SUITE) :: CAMEROON
 
CAMEROUN :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Fridolin NKE, Expert du discernement
  • mercredi 03 juin 2020 12:31:00
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CAMEROUN :: LE DÉLITEMENT DE LA PENSÉE CRITIQUE ET LES VOIES D’UNE REFONDATION (SUITE) :: CAMEROON

Réponse à Charles-Romain Mbele et Joseph Ndzomo-Molé. 2. Charles-Romain Mbele, l’exception à la règle de l’imposture philosophique ?
Charles-Romain,
Mon cher ami et patriarche de la pensée critique,
Je ne peux me prononcer sur ton éthique en tant que Chef du Département de philosophie de l’École normale. Mais du point de vue des relations humaines, je te trouve très recommandable. Tu es bon. Et c’est peu de le dire. Je n’ai pas besoin de ton assentiment pour me faire une idée sur qui tu es. Ton humilité et ta hauteur d’esprit que tu veux dissimuler, voire liquider, en jouant à l’énervé, pour contenter la vanité qui détruit tes qualités à cause de ta longue fréquentation des intouchables, ne peut me dissuader de louer tes compétences et les valeurs nobles d’écoute, d’hospitalité, d’empathie et de sincère dévouement envers les petits et les grands.

Chaque fois que je pense à toi, je ne revois pas seulement le père adoptif qui, comme ton frère, le Professeur Belibi, partage sa dernière mangue, son dernier avocat, avec l’invité inopiné, le passant qui a l’air essoufflé ; je revis aussi et surtout une intelligence vive qui décortique les livres et communique à l’étudiant ou au chercheur leur contenu avec honnêteté, doigté, ferveur et pénétration. Plus que son expertise, il leur communique le goût de vivre. Tu confirmes la sagesse consacrée suivant laquelle « il n’y a point de règle sans exception ». Tu incarnes ce qui nous séduisait tous chez notre Maître, Marcien Towa. En juillet 2000, lorsque, jeune licencier, j’étais allé dans son village pour requérir son accord de principe pour diriger mes travaux de Maîtrise, je dus me déplacer chez lui à Endama. Nous mangeâmes des prunes et un plat de feuilles de manioc que nous avait servies un serviteur affable, en l’absence de son épouse en déplacement. Après le repas, au moment de se coucher, il m’indiqua ma chambre à coucher et s’y dirigea. Du salon, j’entendis le doux cliquetis d’un drap plié qu’on tend. Comprenant ce qui se passait, je dus accourir dans la chambre pour arrêter le massacre. Trop tard, l’essentiel était là : Marcien Towa himself avait fait mon lit ! Je pris entre ses mains le drap avec lequel je devais me couvrir. Il regagna sa chambre, sans égard pour mes étourdissements : l’histoire philosophique s’était retournée dans ma tête !

Dès le premier jour, Towa m’adopta donc, avec mes innombrables défauts, comme toi, Charles-Romain. Towa ne retint que les traces de la lucidité qui traverse par occasion mes yeux avides de pensées, comme toi ! Il m’est donc parfaitement égal que tu me fasses la faveur de me donner raison sur ta personnalité admirable et les trésors de valeurs qu’elle dissimule. Tu m’as appris qu’on n’attend pas seulement du philosophe qu’il déblatère sur le moi, la vertu, le néant, le doute hyperbolique, l’empirisme humien, le criticisme transcendantal, et que sais-je encore. On exige surtout de lui qu’il fasse montre de rectitude morale, d’empathie envers les hommes ; qu’il lutte à leurs côtés ; qu’il fasse l’expérience de leurs misères, de leurs souffrances, de leurs joies ; qu’il l’aide à entretenir leurs espérances et à réaliser leurs aspirations fondamentales.

Mon cher,
Le philosophe ne fait aucune concession lorsqu’il travaille à préserver la liberté et le bien-être des hommes, car il visualise préalablement les conditions d’émancipation des peuples et travaille à la réalisation de leurs aspirations fondamentales. Mon affection à ton égard épouse donc les contradictions propres aux amours philosophiques : ils sont entachés de liberté. Pour s’en convaincre, rappelle-toi ces mots de Kierkegaard : « La liberté ne se trouve que dans la contradiction. L’amour n’a son importance que lorsque nul tiers ne s’en doute, et quand tous les autres sont bien convaincus que les amants se haïssent, alors l’amour est heureux. »

Si tu avais été un de ces « philosophes méchants » qui écument nos amphithéâtres, c’est-à-dire la contestation vivante des principes éthiques et de l’esprit critique, je t’aurais attaqué à la régulière, sans gêne ni scrupule, et sans peur. Mais le destin a voulu que tu ne sois pas fait d’une matière nocive...Tu ne peux donc pas me forcer à travestir l’histoire de ma formation pour préserver ton amitié avec Nkolo et Ayissi.

Mais, mon cher Charles-Romain, je vais faire mon devoir, même à ton égard, car ce qui est en jeu, actuellement, ce n’est pas l’amitié qui nous lie : c’est notre crédibilité, la survie même de la philosophie, alors que toutes les disciplines académiques auxquelles elle a donné lieu se densifient et prospèrent sous notre barbe vieillie. Nous, en revanche, nous végétons. Ce que je pointe du doigt, ce n’est même pas seulement votre apathie et le manque d’envergure intellectuelle de tes amis. Je mets en avant cette longue et dommageable léthargie dans laquelle vous avez plongé la famille politique nationale à cause de vos procès insensés intentés aux non-philosophes, Mbembe et Bidima.

III/ L’état critique de notre pensée critique

Mon très cher Charles-Romain,
Je vais répondre à ton interpellation au sujet de la méthode de pensée d’Achille Mbembe et je vais complexifier ce sujet de dissertation. Mais avant de produire cette littérature académique, de grâce, réponds-moi, dans le langage nu de la sincérité, puisque nous sommes des bantous : Nkolo Foé peut-il jurer, sur la mémoire de Marcien Towa, que ses provocations nationalistes et patriotiques ne constituent pas un appel de balle à l’endroit du Prince ? En quoi le sort de Paul Biya impacte-t-il la renaissance philosophique dans notre pays ? Le fait qu’il soit là ou pas a-t-il empêché Mbembe de devenir ce qu’il est ? En revanche, espère-t-il que son rayonnement souhaité soit tributaire de la chute ou de la survie politique de Biya ? Je dis que sa sortie est une honte de s’abaisser à ce point. Je dis que c’est de la prostitution philosophique !

Lorsque la légèreté se mêle ainsi de politique, le régime en place, l’appareil de l’État et la société entière courent le risque de décupler les foyers du pourrissement éthique. Car à l’occasion, il se répand dans le peuple « une diabolique agitation ; importante, orgueilleuse, qui rend mauvais même le bien, qui rend injuste même le droit ». C’est une insanité morale de livrer notre distingué corps aux mains de celui dont nous avons la responsabilité de penser les actions, d’éclairer le jugement et de guider les pas dans les sentiers escarpés du monde boulimique de la mondialisation, avec ses monstres voraces, le grand Capital, la finance internationale, les mastodontes de l’industrie, les titans des Services, les assassins économiques, etc.

Quel est, par ailleurs, l’intérêt de discuter des objets non-susceptibles d’être intelligés philosophiquement, les commérages, les érections, défécations et les jouissantes purulentes ? Charles-Romain, tes amis s’y sont spécialisés. Ils guettent dans les culottes et informe l’administration de l’identité de celui qui bande bien et celui qui mouille piteusement ; ils espionnent les collègues et informent le régime des cas de subversion qui leur semblent dignes de torture. C’est que vous vous êtes constitués en des évangélistes de l’immobilisme, de l’obscurantisme et de l’ensorcellement de la pensée critique.

Quand un aîné insoucieux et non attentionné agit, il oublie que les petits le regardent, l’évaluent et le jugent. Je vous ai vu à l’œuvre, vous trois, les professeurs Ayissi Lucien, Nkolo Foé, toi-même, et d’autres éminences philosophiques. Et c’est toi qui as raflé la plus grande mise de mon respect et mes suffrages philosophiques dans l’intimité de mon cœur. Dans la présente controverse, j’ai apprécié l’initiative que tu as prise de m’écrire sur mon mur Facebook. Tu as fait tienne ce stoïcisme des grands esprits qu’Alfred de Vigny à remarquablement mis en scène dans « La mort du loup » : les guerriers dignes ne laissent pas leurs soldats à la merci des généraux ennemis. En revanche, ce qui me chagrine, c’est que tu permets que des esprits immatures et d’apparence prometteurs s’aventurent sans défense et sans ressources critiques dans l’incertitude et le labyrinthe de meurtriers pugilats intellectuels.

Je te juge sévèrement, parce que tu cautionnes la destruction de l’école de notre maître. Il t’échoit, en tant que patriarche, de sécuriser la chefferie philosophique et d’éviter la perdition des petits-fils de Towa qui babillent dans ce respectable espace de travail qu’est le Club Kwame Nkrumah. Car, de l’engeance des immoraux que tu as imprudemment rejoint, tu te distingues par ta hauteur et ta finesse d’analyse. Regarde comment vous transformez ces tendres intelligences en de dociles et pathétiques récitants de réactionnaires versets inspirés par les délicats anachroniques. Ils oublient les leçons de La Fontaine :

Les délicats sont malheureux : Rien ne saurait les satisfaire.

Ces étudiants deviennent, à leur insu, des mulets corvéables des prélats philosophiques, qui, eux-mêmes, sont traités comme des souriceaux par des dignitaires politiques auprès desquels ils s’humilient à force de quémander une improbable reconnaissance nationale. Ces pénibles avoués m’inspirent, par leur logomachie insensée, qui traduit leur désir forcené de respirer et de vous survivre, une foncière compassion et la plus douloureuse componction. Un disciple digne d’un véritable Maître le défend à la régulière, avec l’amour, la pertinence et la poigne que celui-ci a cultivés en lui. Il peut affronter seul une meute de loups et de lycaons enragés, sans recourir aux arguments de dessous de ceinture. Les pauvres, ils ont cru que le culte des personnalités douteuses était requis pour réussir en philosophie. Ils sont maintenant égarés, philosophiquement anémiés, dans une quasi banqueroute intellectuelle.

Je vous dis donc, à vous qui dirigez l’Académie de mon unique Maître en philosophie, Marcien Towa, que je ne permettrai jamais que le Club Kwame Nkrumah se transforme en le gîte des doctrinaires et des gourous de la pensée unique, ni qu’il prenne les allures d’une pépinière de la haine. Vous ne devez pas brader notre héritage commun en faisant muter ce haut lieu de l’exercice de la pensée en un vulgaire repaire des policiers des mœurs réactionnaires, encore moins encourager le premier atrabilaire à y répandre sa sinistre bile. Towa voulait former les chevaliers de la pensée critique. Or, plus que jamais, le défi de l’étudiant actuel et à venir, en philosophie et dans d’autres disciplines, est de devenir maître, son maître propre et le maître de son maître. Car il sait que pour se constituer en tant qu’autorité du bien, du beau, du bon, il faut être ouvert comme une plaie béante. Philosopher est un travail de transparence de soi : il faut faire voir tous les liens intriqués de ses intentions, la qualité de ses valeurs et de son goût, la masse de sa volonté et l’encrage de sa détermination, et faire visiter au lecteur et au contemporain le labyrinthe de ses passions et de ses aspirations fondamentales.

Notre but est de nous soustraire au désastre de ce traumatisant quotidien. Ni optimistes ni pessimistes, juste actifs et conquérants. On n’a pas de temps pour nous voir nous-mêmes à l’œuvre, car nous sommes tout occupés à maintenir notre lucidité inébranlable. Nous commençons sereinement un nouveau départ. Car : « L’homme ne fera pas que subir, il prévaudra ! »

IV/ L’université ou la fabrique des faux ennemis et d’obstacles imaginaires de la pensée : le procès d’intention des philosophes-fonctionnaires camerounais à Achille Mbembe

Le fait d’assister à l’humiliation publique des philosophes-fonctionnaires par des intellectuels d’autres domaines démontre que nous ne sommes pas forts, que nous manquons de puissance. Nous avons cru que notre rôle consistait à dresser les cerveaux malléables des petits bacheliers qui sortent du secondaire. Il n’en est rien. Nous devons travailler à faire épanouir l’intelligence de nos étudiants afin que chacun d’eux trouve son chemin, que chacun cherche sa route. C’est pourquoi je demeure convaincu que votre antipathie envers Achille Mbembe n’est pas de la nature de la rage, au point qu’elle se communiquerait au travers de morsures philosophiques. Vous soutenez qu’il y aurait une guerre planétaire et souterraine qui paralyserait l’action des chefs d’États africains et qui, grâce aux effets des superstructures néocolonialistes, tient les pays en développement arriérés dans les serres du grand Capital ; que Mbembe en serait un agent, l’un des idéologues de ces guerres contre nos peuples. La question que je vous adresse est la suivante : n’est-ce pas le même système, avec ses guerres hybrides à œillères philosophiques, qui a maintenu ces autocrates au pouvoir pendant des décennies ? Vous ne mesuriez pas jusque-là l’ampleur de cette guerre que le Satan blanc nous livre ? Qu’est-ce qui, dans le quotidien de Nkolo Foé, a fondamentalement changé, au point qu’il y mette maintenant mains et poings liés ?

Cher ami et Professeur Mbele,
Revenons à l’épreuve de dissertation à laquelle tu m’as soumis sous forme de colle. Tes critiques à mon endroit, dans cette polémique née de la réplique de Basseck ba Kobhio à Nkolo Foé, se résument en une question de fond que tu formules ainsi : « quelles sont les positions méthodologiques d’Achille Mbembe, desquelles découlent ses prises de position politiques et culturelles ? » Avant de te répondre, je te précise ceci : je ne connais pas personnellement Mbembe ; je lis ses ouvrages et je m’en fais une opinion personnelle. Je ne souhaite ni devenir son ami ni me constituer le spécialiste de sa pensée. Il n’est pas un philosophe. Et lui-même le dit. Par rapport à ta préoccupation scientifique donc, je dirai qu’au départ, Achille Mbembe recourait à la critique historiographique adossée à l’herméneutique du vécu (qui, elle-même, dans son cas, allie des éléments issus de divers imaginaires, de la philosophie et de la psychanalyse) et à une sorte de sociologie du quotidien, notamment dans ses premier textes : Les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire [1986] ; Afrique indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale [1988] ; La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960) [1996]. Sans y renoncer, cette approche – par le ratissage critique, non systémique, qu’il opère dans différents domaines du savoir, je préfère, dans ce cas, parler d’approche et non de méthode – a progressivement muté vers ce qu’il appelle la théorie politique et qu’il manipule avec doigté dans les texte qui ont établi sa notoriété internationale, en l’occurrence : De la postcolonie. Essai sur l’imaginaire politique dans l’Afrique contemporaine [2000] ; Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée [2010] ;  Critique de la raison nègre [2013] ; Politiques de l’inimitié [2016] ; Brutalisme [2020]. Son approche est une sorte de descriptivisme psycho-phénoménologique qui, par ses mélanges littéraires, sociologiques et philosophiques, conteste l’idée même d’une méthode de prospection (philosophique) unique, recommandée et consacrée dans la peinture du vécu.

Voyez la méthode de la psychanalyse existentielle de Jean-Paul Sartre, qui est progressive-régressive. Elle fait éclater les canons classiques de la rationalité philosophique qui trace la route du savoir au moyen du doute. Avec Sartre, la mauvaise foi est contemporaine de la lucidité et la certitude du doute devient problématique en ce sens qu’il faut tenir compte non seulement de la fonction imageante de la conscience, mais aussi la facticité. La facticité est la dimension constitutive du pour-soi en tant qu’être que hante en permanence la contingence. La psychanalyse existentielle, la méthode au moyen de laquelle Sartre expose l’expérience vécue, est affirmation de l’ouverture de l’être. Avec lui, la question philosophique ne s’épuise guère dans la mesure où elle inscrit entre deux réalités, l’être et le non-être, la vérité, l’inassignable qui requiert et comprend ces entités ontologiques originaires. Sartre se propose par conséquent de dépasser les solutions du matérialisme, du réalisme et de l’idéalisme. Pour lui, le sens du réalisme, du naturalisme et du matérialisme est au passé : ces trois philosophies sont des descriptions du passé comme s’il était présent. Car en effet, lorsque l’idéalisme épuise toutes ses forces dans son escalade idéelle, il dégringole et s’affaisse dans un réalisme métaphysique à travers lequel seules les consciences pures sont affirmées et seules les relations abstraites entre celles-ci constituent désormais la matière de ses spéculations.

Mbembe, quant à lui, avec une grande lucidité, se contente de dire qu’il fait de la théorie politique. La méthode, mieux, l’absence de méthode de Mbembe n’est donc pas importante en soi. En tant que penseur du vécu et exégète des tragédies de l’historicité, il lui est loisible de recourir à l’armada d’outils que les sciences humaines et sociales, les arts et les lettres mettent à sa disposition pour manipuler l’imaginaire et le réel. C’est tout à son honneur et à son avantage. Je ne peux me constituer en le policier de ses choix méthodologiques. Il peut même décider de refuser la méthode. L’essentiel est qu’il trouve l’une des clés qui ouvre la porte de nos égarements intellectuels et les bastilles des horreurs humaines.

Cher ami Charles-Romain,
Les débats idéologiques sur l’épistémologie des sciences sociales requise dans l’exposé du vécu historique spécifique de l’Africain (amplifiés au sein du CODESRIA) se sont avérées sinon contreproductives, du moins philosophiquement stériles. Ce qui compte, c’est l’efficacité du discours philosophique ; ce n’est pas la conformité immaculée avec quelque règle méthodologique inviolable. Puisque notre devoir philosophique et politique est de trouver une issue à notre obscurité conjoncturelle, puisque notre responsabilité en tant que penseurs est d’indiquer le chemin de l’émancipation, d’inventer notre voie donc, pourquoi devrions-nous demeurés arc-boutés sur nous-mêmes, attachés sur des pieux méthodologiques ? À quel imparable subterfuge méthodologique voulez-vous recourir pour fixer la vérité géométrique d’un temps agité, le tumulte qui fuit ?

Nkolo Foé, toi, et quelques suivistes avez codifié un évangile anti-postcolonie et anti-postmodernisme qui obstrue les fonctions réflexives des étudiants à force de l’écouter au quotidien, sans alternative crédible. Lorsque quelqu’un ne partage pas votre idéologie, vous (toi avec moins de hargne que les autres) le taxez de « sectateur » et de « vendu ». C’est de la paresse intellectuelle et de l’inanition théorique. Le fait que, jusque-là, l’on ne se soit pas élevé et insurgé contre cet état de choses vous a confortés dans cette délinquance critique, mais cela ne crédibilise pas davantage votre posture scientifique et philosophique ; votre aura intellectuel ne s’en trouvera pas non plus exceptionnellement augmentée.

Or, la théorie phénoménologie de la nécro-politique qu’Achille Mbembe entreprend dans ses textes peut enrichir avantageusement la vie des idées, car elle nous éloigne de cette claudication reptilienne où vous avez plongé la demeure philosophique. Elle a l’avantage de stimuler notre regard sur nous-mêmes, sur ce dont nous avons été amputés, ce qui reste de nous et sur les possibilités ultimes de nous renflouer ontologiquement, intellectuellement, politiquement et économiquement. La même grossièreté, la même légèreté comportementale, la même obscénité, les mêmes canailleries, les mêmes sottises, la même haine, la même violence, la même insensibilité, la même défection du goût, la même cruauté, la même létalité, la même inhumanité que Mbembe dénonce dans les régimes politiques actuels se retrouvent unifiées, à divers degrés, dans la vie universitaire de nos pays ; ce sont ces ferments qui alimentent le régime philosophique que vous avez institué dans les amphithéâtres camerounais.

Mon Cher Charles-Romain,
Tu fais, en dépit de toi, partie des trois mousquetaires engagés depuis vingt ans dans un conciliabule dont l’enjeu est d’empêcher l’éclosion d’une pensée philosophique sérieuse et percutante dans la cité. Laissez-nous, nous les jeunes loups de la pensée critique, nous égarer dans toutes les littératures que produit le cerveau de l’homme. Libérez la philosophie !

Professeur Ndzomo-Molé, j’assume la folie que vous m’imputez. C’est elle, l’énergie qui anime la flamme éternelle de la philosophie. Elle est constitutive de l’exigence du penser. Elle fut l’alibi préféré des détracteurs de la philosophie pour arrêter et de tuer les grands maîtres, Socrate, Diogène, Sade, Nietzsche, Althusser, etc. En parcourant vos dénigrantes remarques à mon égard, je n’ai pu résister à la tentation de relire « Les hallucinés de l’arrière-monde », où Nietzsche jette son illusion au-delà de la matière massive du quotidien et des vapeurs coloriées qui la meuvent pour actualiser réflexivement la densité de la vérité que le quotidien enterre. Dans ses mues critiques, Zarathoustra réalise que, pour ne pas se voir, pour ne pas assumer le mal généralisé et la rareté de la vertu qu’il orchestre, le créateur imparfait (créé par les niaiseries humaines) détourna les yeux de lui-même. Le philosophe, ce divin messager tourmenté, par sa bruyante et exigeante interpellation des repus et sa réquisition de la réflexion personnelle, saccage les illusions de normalité des humains et expose aux yeux de tous le pathos douloureux des ravissements, des allégresses et des satiétés douteuses, quoiqu’immaculés :

Joie enivrante et oubli de soi, ainsi me parut un jour le monde. […]
Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui languissent vers Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus qui s’appelle : loyauté. […]
Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu :
Ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché.

Le monde, avec ses insondables malheurs, est le résultat de ce refus de s’assumer, de l’éclipse de l’attention et de la volonté endiguée de chacun de nous.

Ma folie, mon très cher Professeur, est donc cette contestation obstinée que le monde où nous vivons est animé d’un esprit sain. Nous sommes, au contraire, des malades et des décrépits ! La vérité qui vous tourmente et qui anime votre courte folie du bonheur, est le composé de vos errances non assumées ; c’est la renonciation calamiteuse à notre fierté en tant que mammifère supérieur. Ma folie est la vérité que les hommes ont travestie. En ce sens, je suis la digue qui vous empêche de fuir le monde affolant de nos infidélités, nos hypocrisies, nos vices, nos lugubres intentions et nos crimes perpétuels. Je vous console et je vous évite de sombrer dans une mortelle contrition. Vous n’allez pas fuir le monde : je vous tiens !

Professeur Ndzomo-Molé, je comprends que vous souffriez de devoir souffrir, en direct, en public, le spectacle traumatisant de ma folie. Mais, justement, vous vous êtes oublié : la philosophie dédaigne les émotions primaires. Le philosophe doit se projeter au-delà de l’homme, en s’enracinant dans le moi pour se surmonter ; il ne se blottit pas sous les aisselles des caricatures rassurantes. Je vous invite par conséquent à penser l’objet de ma quasi déraison et à essayer de comprendre la trame de l’affolante souffrance que vous croyez identifier sur mon visage. Si, au terme de cet itinéraire critique, vous ne sentez pas un affolant étourdissement devant la trahison des philosophes et devant les comportements immoraux des citoyens et des gouvernants, sachez que votre boussole philosophique est en panne et que vous ne ferez qu’une chose, à savoir, divaguer, impressionner les esprits superficiels par une culture livresque socialement et politiquement inopérante. Vous ne vous comprendrez pas ; vous n’allez pas éclairer la lanterne des imposteurs et le chemin des égarés. Vous auriez beau gloser sur la morale transcendantale de Kant que vous aimez à déclamer, votre récitation n’aura aucune emprise sur la conscience de vos concitoyens. Vous vous résoudrez alors à écrire des livres fades. Mais, dépité de vous-mêmes, vous finirez par ne pas les lire. Et, en désespoir de cause, vous maudirez la philosophie !

Car, à force d’humer les exhalaisons du vice et d’en pourfendre les contagieux miasmes, on réussit à identifier et à se débarrasser de sa caractéristique pestilence. Au fur et à mesure que nous nous acclimaterons dans les productions dignes du génie de l’homme, nous nous épanouirons. Tel est notre option. C’est pourquoi, je soutiens toujours qu’il faut éduquer le pouvoir. Ce n’est pas seulement du point de vue moral ; c’est qu’il faut éclairer le jugement des acteurs décisifs de l’espace public sur la réelle marche du monde afin qu’ils prennent des décisions qui ne portant pas atteinte à la gestion des affaires publiques, à la sécurité et à la santé des populations.

Le philosophe n’est pas seulement intéressé par la matière des discours et par d’abstraites pratiques cognitives édifiantes, leurs conséquences et leurs enjeux, mais également par l’imaginaire qui le sous-entend et qui, comme un épouvantail, irradie aussi bien la conscience qui le porte que les autres consciences qui y accèdent. Mbembe tourne son cerveau sous une forte pression critique ; il récolte ce qui en sort. Il le retravaille ensuite à l’aide de son intelligence vive et le propose au débat. C’est cette attitude qui est louable ; ce ne sont pas spécialement le produit de ses ruminations critiques qui interpellent. Il est intéressant parce qu’il a une sorte de don exercé à pistonner aussi bien le moindre mouvement de rétractation de la pensée que le déploiement le plus subtil de l’inventivité humaine, au point où, à la fin, il développe une double disposition systématique à persécuter la paresse et la résignation intellectuelles et à vivifier les capacités créatrices des artistes, des acteurs scientifiques et politiques.

Il nous faut cependant enjamber les matières brutes de Mbembe ; il faut dépasser théoriquement son brutalisme, l’âge de l’anéantissement de l’humanité tombée sous ses compromissions avec le machinisme et qui s’est mécanisée à force cautériser ses oasis éthiques et d’atrophier son jugement du goût. À défaut de les supprimer, il faudra surpasser ces individualités apocryphes et criminogènes que nous nous sommes constituées comme des identités remarquables.

Sur le coup de Mbembe, j’aurais pu dire que vous êtes malhonnêtes, si je ne m’étais souvenu qu’on pouvait se tromper de bonne foi : Ndzomo-Molé m’avait appris à distinguer les sophismes des paralogismes. On peut croire en son erreur comme la dévote adule sa précarité cognitive en croyant voir la face de Dieu sur le crucifix en bois taillé. C’est pourquoi je vous invite à reconsidérer nos orientations de recherche ; elles doivent être variées, complexifiées et revitalisées.

Charles-Romain, De grâce, dis-le leur : le temps où vous rentabilisiez philosophiquement vos épanchements d’inimités à l’égard de Mbembe et de Bidima est révolu ! Nous devons passer à autre chose. Retournons à la philosophie !

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Fridolin NKE
Expert du discernement

03juin
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