Constitution camerounaise 2026 : un régime hybride qui trahit l'héritage Owona
© Camer.be : Paul Moutila | 03 avr. 2026 12:37:01 | 4098Trente ans après 1996, une architecture institutionnelle en péril
Le 2 avril 2026, le Parlement camerounais s'est réuni en congrès pour examiner un projet de révision constitutionnelle d'une portée historique : la création d'un poste de vice-président de la République, soumis au vote en quatre jours. C'est dans ce moment précis que le Pr. Kourra Félicité Owona Mfegue, constitutionnaliste et fille du Pr. Joseph Owona, rédacteur principal de la Constitution de 1996, a choisi de rompre le silence. Sa tribune, constitue un avertissement de fond.
Une Constitution née pour équilibrer, révisée pour concentrer
La Constitution camerounaise de 1996 se définit comme une tentative de rationalisation du régime semi-présidentiel : un exécutif fort, mais contenu par un Parlement vigoureux et une justice indépendante. C'est l'architecture que Joseph Owona avait pensée avec prudence, refusant les excès d'un pouvoir solitaire.
Cette promesse s'est effritée dès 2008. La révision constitutionnelle de 2008 a aboli la limitation des mandats présidentiels, altérant le rythme naturel de l'alternance démocratique. Paul Biya, 92 ans, en est aujourd'hui à son huitième mandat, au pouvoir depuis 1982 soit plus de 43 ans. La Constitution, initialement conçue pour encadrer le pouvoir, est devenue l'instrument de sa perpétuation.
2026 : le vice-président comme Janus institutionnel
Le projet de révision en cours ajoute une nouvelle couche de complexité. Le texte officiel, le projet de loi n° 2094/PJL/P, modifie les articles 5, 6, 7, 10, 53 et 66 de la Constitution camerounaise. Il introduit un vice-président dont le profil institutionnel reste profondément ambigu.
Le vice-président ne serait pas élu en tandem avec le Président, mais nommé par le chef de l'État, qui lui délègue certains pouvoirs et peut mettre fin à ses fonctions à tout moment. Il coexiste avec un Premier ministre déjà en place. C'est précisément ce que le Pr. Owona Mfegue désigne comme un "Janus à double visage" : une figure bicéphale qui ne clarifie rien, mais juxtapose et confond.
Ses détracteurs y voient une réforme taillée sur mesure pour permettre à Paul Biya de contrôler sa propre succession, sans passer par le verdict des urnes. Le Pr. Owona Mfegue va plus loin : elle parle d'un "régime bâtard", terme qu'elle revendique non comme une polémique, mais comme le constat d'un désordre structurel un système où coexistent, sans articulation réelle, des éléments empruntés à des modèles étrangers, sans leurs contrepoids ni leur logique interne.
Le mécanisme de la dérive : du rationnel à l'hybride
La trajectoire est documentable en trois temps. En 1996, un régime semi-présidentiel rationalisé. En 2008, un hyperprésidentialisme exacerbé par la suppression des limites de mandats. En 2026, une forme hybride instable, difficile à qualifier.
La révision constitutionnelle de 2026 répond à une question que personne n'osait poser officiellement : que se passe-t-il après Biya ? Elle y répond en donnant à Biya seul le droit de désigner son successeur, sans élection, sans débat, dans le cadre d'une nomination présidentielle.
Le Pr. Owona Mfegue souligne une incohérence supplémentaire : la coexistence d'un vice-président et d'un Premier ministre, sans que leurs périmètres respectifs soient clairement définis, superpose des fonctions et crée une ambiguïté exécutive inédite. L'emprunt au modèle présidentiel américain ou ivoirien se fait sans leurs garde-fous.
Enjeux : une succession verrouillée, une légitimité fragilisée
L'adoption du texte ouvre immédiatement la question de la désignation du premier vice-président du Cameroun depuis l'indépendance. Parmi les noms qui circulent, celui de Philémon Yang, ancien Premier ministre et anglophone, revient avec insistance un profil perçu comme capable d'apporter une réponse à la crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Mais aucune nomination officielle n'a été annoncée.
L'enjeu est celui de la légitimité démocratique. Un vice-président nommé, sans base électorale propre, appelé à achever un mandat présidentiel en cas de vacance, réduira l'espace d'une alternance compétitive. Chaque modification constitutionnelle adoptée par un Parlement à majorité mécanique renforce la position de l'exécutif et réduit l'espace de contestation légale de l'opposition.
Pour le Pr. Owona Mfegue, c'est aussi une question de mémoire intellectuelle. La Constitution de 1996 n'était pas un simple instrument de pouvoir : elle devait en être la limite, la mesure, la garantie. Assister à sa dénaturation progressive, c'est, selon elle, assister à la "seconde mort délibérée" de Joseph Owona.
Un avertissement depuis l'intérieur
Ce qui rend la tribune du Pr. Owona Mfegue singulière, c'est son positionnement. Elle ne parle pas depuis l'opposition. Elle parle depuis l'intérieur de la tradition constitutionnelle camerounaise, en fille d'un architecte du texte fondateur, en experte ayant accompagné des réformes constitutionnelles dans plusieurs pays africains.
Son constat n'est pas une condamnation. C'est une invitation à la réflexion adressée à une classe politique qui, à force de révisions successives, risque de transformer la Constitution en ce qu'elle était censée empêcher : l'instrument d'un pouvoir sans limite.
La gouvernance constitutionnelle camerounaise est à un carrefour. La question n'est plus de savoir si la révision de 2026 passera elle passera. La question est de savoir ce qui restera, après, de la promesse de 1996.
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