Crise anglophone : Le gouvernement veut-il vraiment dialoguer ?
© Le Jour : Jules Romuald Nkonlak | 04 sept. 2019 08:25:00 | 3574Cette option a souvent été évoquée dans le discours. Mais dans les faits, on en est bien éloigné.
Il y a un monde entre les déclarations des autorités camerounaises sur leur volonté de dialoguer dans la crise anglophone et leurs actes. Une espèce d’incohérence qui date des débuts même de la crise et dont certains ont cru lire l’une des manifestations dans la condamnation à la prison à vie Sisuku Ayuk Tabe et neuf autres leaders anglophones le 20 août dernier.
En mai pourtant, à l’occasion d’une visite dans la région du Nord-Ouest, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, avait déclaré que le président de la République était disposé à dialoguer. «A part l'indivisibilité du Cameroun, le président de la République est prêt à organiser un dialogue formel pour résoudre la crise», disait le Premier ministre. Ses propos indiquaient que toute question, en dehors de celle de la sécession, pouvait être mise sur la table des discussions. Ces propos avaient suscité de l’espoir parce qu’ils semblaient traduire une évolution dans l’attitude du chef de l’Etat.
Le 31 décembre 2016, lors de son premier discours à la nation après l’expression des revendications dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, Paul Biya avait certes déjà évoqué le dialogue, mais il l’avait restreint, excluant toute discussion sur la forme de l’Etat. «J’ai instruit le Gouvernement d’engager un dialogue franc avec les différentes parties concernées, pour trouver des réponses appropriées aux questions posées. Je les invite à participer, sans préjugés, aux différentes discussions. Nous devons donc rester à l’écoute les uns des autres. Nous devons rester ouverts aux idées mélioratives, à l’exclusion toutefois, de celles qui viendraient à toucher à la forme de notre Etat», avait dit Paul Biya.
Pourtant, ce dialogue n’est jamais venu. D’ailleurs, les responsables du Consortium de la société civile anglophone, dont le président Me Nkongho Felix Agbor Balla, ont été arrêtés et jetés en prison en janvier 2017. Ils avaient pourtant entrepris des discussions avec les autorités, qui ont été brisées net avec leur arrestation. C’était déjà là l’une des actions du gouvernement qui, avec la forte militarisation des régions anglophones, a fait douter de sa réelle volonté d’opter pour le dialogue. Et il ne serait pas incongru de penser que l’option prise a contribué à pourrir la situation.
Surtout que les différentes propositions faites par les acteurs de la scène politique et de la société civile des régions anglophones semblent n’avoir jamais été entendues par les autorités camerounaises. En 2017 déjà, les évêques de ces deux régions posaient comme conditions à la reprise des classes la démilitarisation des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, la libération des leaders détenus dans le cadre de la crise et la mise sur pied d’un véritable dialogue. La descente du Premier ministre sur le terrain et les annonces qu’il a faites ont donc fait renaître l’espoir d’un dialogue. Seulement, trois mois plus tard, on ne voit rien venir. Malgré toutes les interpellations de la communauté internationale. «Le tout n’est pas de parler; il faut agir. Le portail des camerounais de Belgique. Je me suis rendu au Cameroun et j’ai échangé avec les autorités. Nous avons poussé le gouvernement à engager un dialogue, sachant que la décentralisation est prévue dans la constitution camerounaise et que cela devait permettre de satisfaire certaines revendications formulées localement », disait par exemple Moussa Faki Mahamat, le président de la commission de l’Union africaine.
Discours
Et on peut justement craindre que le dialogue évoqué jusqu’ici par les autorités camerounaises dans le cadre de la crise anglophone se limite au discours. Une façon d’endormir tous ceux qui revendiquent. Car, comment comprendre que les appels du Sdf, par exemple, pour un débat sur la question au Parlement n’aient jamais été entendus ? Comment comprendre que des initiatives comme la All Anglophone Conference du Cardinal Christian Tumi n’a reçu aucun encouragement des autorités ? Enfin, qu’est devenue la tentative de médiation entreprise par le gouvernement suisse ?
Deux rencontres entre le Département fédéral des Affaires étrangères (Dfae) suisse et des leaders anglophones ont eu lieu en mai et en juin dernier. Le quotidien suisse Le Temps, dans son édition du vendredi 29 juin indiquait que «des discussions préparatoires avec les leaders séparatistes camerounais ont eu lieu dans les Alpes valaisannes. Le président Paul Biya a donné un mandat officiel de médiation à Berne ». Seulement, si les autorités suisses et les leaders anglophones ont confirmé ces négociations, les autorités camerounaises, elles, n’en ont jamais parlé, comme nous le déclarait l’Honorable Simon Fobi Nchinda, député du Sdf.
«Le gouvernement suisse en a parlé, les Ambazoniens en ont parlé, mais le gouvernement camerounais est resté silencieux jusqu’aujourd’hui. Plus grave, il y a des membres du gouvernement camerounais qui ont dit que le gouvernement ne se présentera pas en Suisse. Ça veut dire que le gouvernement de M. Biya n’appuie pas publiquement l’action du gouvernement suisse. Et quand les représentants de l’Ong suisse qui mène les discussions sont arrivés au Cameroun, M. Biya ne les a pas reçus. C’est le Premier ministre qui les a reçus. Des indiscrétions de l’intérieur indiquent que c’est parce que M. Biya ne cautionne pas cette action. C’était une occasion en or pour montrer sa grandeur de chef d’Etat, de père de famille», déclarait-il. Alors, à quoi joue Paul Biya ?
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