PREDICATION DU DIMANCHE 20 NOVEMBRE 2022  Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA
FRANCE :: RéLIGION

FRANCE :: PREDICATION DU DIMANCHE 20 NOVEMBRE 2022 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA

 Textes : 2 Samuel 5, 1 à 3 ; Colossiens 1, 12 à 20 ; Luc 23, 35 à 438

« On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là, à observer ». Ne restons-nous pas bien souvent comme cette foule, à observer passivement le monde, et tous ses crucifiés ?   Sans verser dans la culpabilité, ne nous arrive-t-il pas d’ailleurs de regarder à distance certains événements tragiques et injustes de notre société ?   Nous nous mettons alors à l’écart, un peu résignés. Face à la surcharge d'images et d'informations, nous devenons de plus en plus insensibles. Ne sommes-nous pas comme le peuple près de la croix : complice, passif ou simplement désemparé, à observer le tragique de l’existence se dérouler sous nos yeux ? 

Dans toutes ces situations - où le sens semble définitivement absent — deux réactions peuvent nous traverser, à l’image de celles des chefs, des soldats, et des larrons dans l'évangile.

Il y a d’abord celle du désarroi, du sauve-qui-peut, celle qui propose une impossible fuite en avant : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas et les anges de te porteront » disait le tentateur au début de l’évangile de Luc.  « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » lancent similairement ceux qui tournent Jésus en dérision au pied de la croix. 

« Se sauver soi-même ! », par ses propres forces, prendre la fuite sans se laisser accompagner :  voilà bien un penchant qui - pour différentes raisons parfois bien légitimes - peut nous traverser.  D'ailleurs, fuir certaines difficultés de l’existence et « se sauver soi-même », n'est-ce pas le mirage de notre monde occidental, avec son idéal d’accomplissement personnel, qui peine à créer du commun et du collectif ?  Qui ne voit bien souvent l’avenir qu’en termes individuels ?

Vous l'avez compris : vouloir se sauver - le mot le dit bien - revient en définitive à fuir notre monde tel qu'il est. Cependant, dans toutes nos situations d'épreuve, il est une deuxième manière d’envisager notre vie. Celle-ci nous invite à la lucidité et la vérité sur nous-mêmes - comme le deuxième larron - et au courage dans l'adversité. Elle nous invite finalement à transformer notre détresse en prière, cette ouverture du cœur, qui envisage toujours de l'avenir ! 

« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ». Le condamné en fin de vie parle… au futur… Il ne s'agit plus de se mentir ou de fuir en avant. Mais d'observer notre monde, nos histoires avec les yeux de Dieu, et d'y voir ce qui peut encore naître chez l’autre, dans ce royaume où tout est à venir, à recréer. Pour envisager la vie de cette manière, il ne s'agit pas de chercher avant tout son propre salut personnel, son accomplissement, son propre bien-être et bonheur, son moi je… Il s’agit d’être sauvé de l’obsession de son propre salut !

Le larron ne dit pas « Sauve-moi ».  C'est au contraire la voix du courage qui parle en lui, et qui fait qu’il pense un avenir commun, aussi mince soit-il : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume !».  Voilà l'unique occurrence dans l'évangile de Luc où le Christ est simplement appelé Jésus, sans aucun autre titre.  Et c'est à ce moment précis que Jésus se révèle comme Christ, c’est-à-dire vrai sauveur de l'humanité !

Dans cette rencontre au cœur de la détresse, un horizon s'ouvre à celui qui n'en voyait plus dans sa vie. Quelles que soit nos épreuves, l’évangile ne nous invitera jamais à changer de vie, mais à l'envisager autrement, en acceptant que le salut —risquons encore d’utiliser ce mot si mal compris—passe désormais par nos mains, par nos paroles courageuses, notre prière confiante. Il s'agit de croire que nos histoires sont inscrites dans la mémoire et l’éternité de Dieu, qui voit dans chacune d’elles une promesse, un avenir toujours possible. Cependant, c'est à nous d'offrir, de porter un tel regard sur les autres. Pas à attendre le salut d’en-haut, mais à l’offrir dès maintenant, ici-bas.

Il convient à chacun et chacune de nous d'œuvrer au salut de notre monde, par de simples gestes de solidarité, des rapports en vérité, des paroles qui prennent soin et qui libèrent. Offrir un salut à notre monde, c’est se mettre à son écoute, et entendre ceux qui crient : "Souvenez-vous de nous.", au plus petit autour de nous, qui dit… « Souviens-toi de moi » …Oui, le salut de notre monde passe désormais par nous, par notre capacité à ne pas oublier les plus oubliés ! Dieu a besoin de nous pour agir, pour porter sa parole et se faire entendre en ce monde.

Le messie crucifié - ce roi bien qui règne mais ne gouverne pas ! - nous laisse ainsi libres de le suivre ou non, de le faire régner sur nos vies ou non.  Car le vrai pouvoir se donne, il ne se prend jamais.   Alors, en cette fête de la puissance maîtrisée - ne restons pas observateurs de nos vies.... Et posons-nous aujourd’hui cette question aussi simple que cruciale.  A qui voulons-nous donner du pouvoir et offrir notre confiance ?  Est-ce aux promesses de notre temps, qui nous disent « sauve-toi toi-même », « fais ton salut » ?  Ou voulons-nous donner du pouvoir à tous ceux qui n’en ont pas ? 

A tous les crucifiés de notre monde, les plus faibles qui par leurs vies disent « Souvenez-vous de nous ». C’est à chacun de nous d’y répondre. Et là où il est, de trouver les ressources pour agir en ce monde et faire régner ce royaume de Dieu, dans lequel personne n’est oublié.

Bien-aimés dans le seigneur,

Et si la clef du mystère de la fête du Christ-Roi que nous célébrons aujourd'hui se trouvait dans une simple petite conjonction de coordination. Celles qui nous viennent à l'esprit sont le « ou » ou bien le « et ». Il semble qu'une tradition constante en théologie ait la préférence pour la conjonction de coordination « et » qui relie ensemble ce qui, à première vue, pourrait s'opposer. En voici quelques exemples : les Ecritures et la tradition, la foi et la raison, la nature et la grâce, l'église et le monde, la foi et les œuvres.

La conjonction de coordination « et » ne peut jamais être remplacée par celle du « ou » car agir de la sorte serait nier toute la complexité du mystère divin. Et voici, qu'aujourd'hui, nous pouvons rallonger cette liste par les mots suivants : ouranopolite et cosmopolite. En effet, par notre naissance, toutes et tous, nous devenons des cosmopolites, c'est-à-dire des citoyens du cosmos. Nous appartenons à un monde précis et de par notre histoire, nous nous inscrivons dans un contexte donné pour accomplir la destinée à laquelle nous sommes appelés. Notre condition humaine fait de nous des cosmopolites. Mais, nombreux sont celles et ceux qui ne peuvent se contenter d'une telle citoyenneté car, de par leur baptême cette fois, ils sont devenus ouranopolites, c'est-à-dire citoyens des cieux puisqu'en grec, le mot ouranos désigne le ciel.

En tant que croyants, nous sommes donc cosmopolites et ouranopolite. N'est-ce d'ailleurs pas ce que le Christ répond à Pilate. « Ma royauté ne vient pas de ce monde, ma royauté n'est pas de ce monde ». Il est intéressant de souligner que Jésus ne dit pas : « ma royauté n'est pas en ce monde ». Comme si, pour lui, il était évident que le royaume de Dieu est en ce monde et non pas de ce monde, c'est-à-dire que la loi première qui doit régir ce royaume n'est pas inscrite sur des parchemins terrestres mais dans le Ciel ou mieux encore dans le cœur de chaque être humain.

Le Christ ne nie pas notre condition humaine. Il la respecte. Mieux encore, il la considère au plus haut niveau puisque de toute éternité, il a choisi de devenir l'un des nôtres en s'incarnant. Il nous reconnaît ainsi toute la validité de notre citoyenneté terrestre. Il ne rejette donc pas notre participation à la vie du monde. Bien au contraire. Mais il semble ne pas pouvoir s'en satisfaire.

Effectivement, notre citoyenneté terrestre s'inscrit, s'enracine et se développe dans une autre citoyenneté, dans un autre royaume : celui du Ciel. Ce royaume-ci n'a plus de codes, ni de lois. Au royaume de Dieu, les facultés de droit sont abolies et les juristes sont au chômage car ce qui lie et relie les personnes entre elles, c'est tout simplement la règle de l'amour. Quand l'amour est là, aucune loi ne régit les rapports humains. L'amour se suffit à lui-même. Par contre, lorsque l'amour brille par son absence, alors heureux sommes-nous d'avoir des codes et des juristes qui nous aident à construire un vivre ensemble sur base de règles précises.

Quand je vois parfois comment le monde tourne, je me dis que ce n'est pas de sitôt que certains d'entre nous qui ont étudié le droit seront au chômage. Qu'ils soient donc rassurés. La règle de l'amour qui sévit au royaume de Dieu est donc notre première loi de conduite. C'est elle qui nous guide et qui fait de nous des ouranopolites. Et en même temps, dans notre monde où sévit encore et toujours l'injustice, la jalousie, le désir de domination, nous avons besoin d'autres lois qui nous rappellent que nous sommes des cosmopolites. Sur cette terre, nous sommes donc bien l'un et l'autre et malgré tout, ils ne sont pas tout à fait similaires.

Notre foi est une invitation permanente à mettre de l'ouranopolisme, philosophie de vie fondée sur l'amour, dans notre statut de cosmopolite car l'ouranopolisme est la visée, l'espérance à atteindre de tout croyant. Nous sommes conviés à partager la vie divine, à vivre éternellement au Royaume de Dieu. Et ce dernier se construit dès ici-bas, c'est-à-dire dès maintenant. Nous ne sommes plus l'un ou l'autre, nous sommes l'un et l'autre. Citoyens d'un royaume terrestre et citoyens d'un royaume céleste. Ouranopolite et cosmopolite, voilà la destinée à laquelle nous sommes appelés. Ces deux royaumes ne sont plus indépendants l'un de l'autre, ils s'enchevêtrent et c'est par nous qu'ils s'accomplissement. Que notre citoyenneté du Ciel éclaire notre citoyenneté terrestre. Devenons des ourano-cosmopolites. Amen.

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