PREDICATION DU DIMANCHE 22 SEPTEMBRE 2022 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA
FRANCE :: RéLIGION

FRANCE :: PREDICATION DU DIMANCHE 22 SEPTEMBRE 2022 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA

Textes : Amos 6, 1-7 ; 1 Timothée 6, 11-16 ; Luc 16, 19-31

Sœurs et frères en Christ,

C’est un texte explosif et choquant qui est proposé à notre méditation aujourd’hui. Et si l’on tente de le résumer simplement, cela peut à peu près donner ceci : 

Bonheur dans la vie terrestre : souffrance dans l’au-delà.

Malheur dans la vie terrestre : consolation dans le ciel.

C’est ce qu’on appelle la doctrine de la rétribution finale et des compensations promises aux frustrés de ce monde ici-bas dans un monde meilleur ; doctrine dont l’Eglise s’est très tôt servi pour étayer une doctrine simplifiée de l’enfer et du paradis.

« Les riches en enfers et les pauvres au paradis », cette doctrine de la compensation n’est finalement rien d’autre qu’une doctrine de la résignation où l’on dit aux pauvres de se taire et de prendre leur misère d’ici-bas en patience, avant d’avoir leur revanche dans l’au-delà, tandis que les riches continuent tranquillement leur insolente et indécente noce ici-bas, au détriment du petit peuple.

La perversion de cette doctrine qui invite les petits à ne pas crier à l’injustice a d’ailleurs été vertement dénoncée, et à juste titre, par le marxisme et l’athéisme contemporain, comme un « opium pour le peuple » qui cherche à endormir les consciences et à conserver un équilibre social parfaitement injuste où le pauvre ne peut que s’appauvrir encore davantage et le riche s’enrichir sans mauvaise conscience aucune, sur le dos des petits.

S’il est vrai qu’on ne peut nier que l’évangile de Luc propose un tel schéma simpliste de la rétribution, de cette justice qui dépasse le présent et se règle dans l’au-delà, il est clair aussi que le cœur du message de cette parabole se trouve ailleurs et vient singulièrement relativiser la doctrine de la rétribution finale qui gêne tant de croyants aujourd’hui.

Mais avant de nous concentrer sur le cœur du message de cette parabole, essayons encore un peu de comprendre ce qui nous gêne le plus dans ce schéma du salut, a priori simpliste, que nous propose l’évangile de Luc.

Je crois en fait que ce qui dérange fondamentalement c’est que Dieu semble être tellement partial ; qu’il semble tellement fonctionner sur le mode du tout ou rien et en l’occurrence qu’il se situe à 100% du côté du pauvre Lazare et totalement contre le riche sans nom. C’est ce manque de nuance qui est le plus irritant dans ce texte, surtout aujourd’hui où il faut se montrer tolérant et ouvert pour tout et où dans nos Eglises, c’est vrai, on s’est habitué à parler du « bon Dieu » qui nous aime. Et c’est vrai que Dieu est une Dieu d’amour, miséricordieux et bienveillant qui pardonne et fait grâce. Mais la miséricorde et la grâce de Dieu n’ont rien à voir avec des lunettes roses au travers desquelles Dieu en viendrait à dire que « tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil et que tout se vaut, une chose et son contraire, la richesse et la pauvreté, le ventre affamé et celui qui est gavé, l’injustice et l’équité. La miséricorde et la grâce de Dieu n’ont rien à voir avec de la résignation au présent et pour le reste on verra plus tard. La grâce de Dieu n’a rien à voir avec une forme de tolérance qui s’apparenterait à de la lâcheté, même si cela pouvait nous convenir car nous pourrions ainsi continuer à vivre sans remettre nos valeurs et nos modes de fonctionnement en question.

La grâce et la miséricorde de Dieu s’expriment dans ces phrases du Christ où il dit : « je ne suis pas venu pour les bien-portants mais pour les malades » ou encore « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et l’aient en abondance ».

Et c’est pourquoi la grâce et la miséricorde de Dieu seront toujours partiaux. Dieu sera toujours du côté du faible, de celui qui est dans le besoin, de celui qui souffre. Dieu prendra toujours parti contre ceux qui ne vivent que pour eux-mêmes alors qu’ils ont tout pour pouvoir partager et ainsi rendre grâce à Dieu pour ses bienfaits.

Mais je crois qu’il y a encore autre chose de choquant dans ce texte ; c’est qu’il n’est pas question de la foi de Lazare. Nous ne savons pas s’il était seulement croyant, s’il avait vécu une conversion, s’il était né de nouveau. Le texte dit seulement qu’il était pauvre et c’est pour cela qu’il a été porté par les anges sur le sein d’Abraham. Et du riche dont nous ne connaissons pas le nom, il n’est pas non plus dit qu’il était particulièrement méchant, incroyant ou pécheur. Il se peut qu’il fût tout aussi correct et convenable que nous le pensons de nous-mêmes. Son seul défaut : il était riche et s’en est contenté et c’est ce qui l’a conduit en enfer. Ce qui ne fait que rappeler cette autre phrase du Christ qui dit qu’il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.

Il nous est difficile d’entendre cela et d’accepter ce discours qui questionne fortement notre rapport aux choses matérielles et à autrui et qui nous oblige à dire clairement ce qui nous importe le plus.

Il nous est difficile d’entendre ce discours qui uni relation à Dieu et relation aux autres, vie spirituelle et vie quotidienne, car nous faisons toujours plus ou moins inconsciemment la distinction entre une spiritualité intériorisée et la vie concrète, entre le spirituel et le matériel.

La foi, notre relation à Dieu n’a pas toujours les conséquences éthiques qu’elle implique dans notre vie et notamment quand il s’agit de partager ; quand il s’agit de notre porte-monnaie et de nos biens. Dans ce domaine, nous préférons souvent laisser notre foi, notre éthique, Dieu à la porte. Et ce faisant, nous vivons une relation à Dieu bien égocentrique et égoïste dans laquelle Dieu doit toujours se plier à nos besoins et nos caprices. Dieu devant être là quand nous avons besoin de lui, de son aide et Dieu devant nous ficher la paix quand nous prenons des décisions concernant nos biens et nos relations à autrui. C’est une foi vécue dans la schizophrénie, une perversion même de la foi.

La Bible ne connaît pas ces distinctions subtiles que nous faisons souvent entre vie privée et vie publique ; entre foi et réalité matérielle. La vie entière de l’homme exprime ce qu’il est en vérité et la réalité de sa foi s’exprime dans son rapport à l’autre. Ainsi lisons-nous dans le livre des proverbes : « Qui opprime le faible, outrage son créateur ; qui fait grâce au pauvre le glorifie ».

Et Jésus, nous l’avons entendu, est venu dans le monde pour que les hommes aient la vie – pas seulement intérieure mais aussi matérielle – en abondance. Jésus est venu dans ce monde, cela signifie que l’amour de Dieu n’est pas qu’une chose intérieure, spirituelle, mais qu’il prend chair et se matérialise en une personne, homme parmi les hommes. Et ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas le séparer. Cela est aussi vrai de la foi et des œuvres qu’elle doit produire, si cette foi est vivante et unie à Dieu. Que nous le voulions ou non, notre manière d’agir et de vivre révèle ce qui habite notre cœur. Et c’est par notre manière de nous comporter vis-à-vis d’autrui que nous choisissons dès maintenant notre éternité et prononçons nous-mêmes le jugement sur notre vie. C’est peut-être cela qui nous dérange le plus dans cette parabole : la responsabilité que Dieu nous confie pour notre vie et celle d’autrui. Nous ne pouvons pas poser impunément des actes et des paroles. Nous devons en répondre devant Dieu qui veut que tous les hommes aient la vie en abondance et soient heureux sur terre. Nous sommes responsables les uns des autres, les riches des pauvres, les forts des faibles, les bien-portants des malades, les bien installés dans la vie des marginaux, etc…

« Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Le cœur du message de cette parabole se trouve ici-même : c’est que tout se joue ici et maintenant sur la terre : notre avenir ici-bas et celui de l’au-delà, se joue maintenant dans l’écoute ou non de la Parole de Dieu, dans la mise en pratique ou non de l’amour de Dieu et du prochain.

L’erreur fatale du riche est de n’avoir pas voulu voir le pauvre qui était couché au travers de sa route ; en travers de sa vie, de n’avoir pas su le rencontrer.

Jésus ne lui reproche pas d’être riche, mais d’être passé à côté de celui qui pouvait donner un sens à sa vie ; qui pouvait lui permettre de recouvrer un nom au lieu d’une étiquette « le riche » et d’avoir une histoire au lieu d’un sobriquet « le noceur ».

Le problème de cet homme, encore une fois, ce n’est pas d’être riche, mais c’est d’être égoïste, de ne penser qu’à soi, d’être enfermé en lui-même et d’en venir à ne plus être capable de voir et de saisir la réalité qui l’entourait ; de devenir indifférent à la détresse et la souffrance du plus petit de ses frères.

Ce que Jésus lui reproche :

-         C’est son matérialisme qui le fait être totalement pris par son souci de faire de sa vie une fête dans laquelle il n’y a plus de place pour l’autre ;

-         C’est d’avoir choisi un paradis bon marché sur terre, au lieu d’aspirer aux promesses de la vie éternelle, comme une enfant préfère parfois un bonbon à un vrai repas ;

-         C’est de s’être identifié à son avoir, à ses plaisirs, à ses caprices d’enfant gâté, au lieu de construire son identité en relation à Dieu et aux autres.

Certes, le plus petit de nos frères n’est pas Dieu, mais Dieu vient à notre rencontre au travers de ces plus petits de notre société, de ce monde, comme il vient aussi à notre rencontre dans la Parole annoncée et prêchée. Pas besoin donc de revenants ou de manifestations spectaculaires pour rencontrer Dieu ici bas et vivre selon sa volonté, comme le souhaite le riche pour ses frères. Mais ce qui est important, c’est de se souvenir de l’enseignement d’amour du Christ et de notre baptême – signe de l’amour et de la grâce de Dieu -, biens inestimables que nous avons tous reçu depuis notre enfance et dont nous sommes appelés à vivre au quotidien. « Mon enfant, souviens-toi… » dit Abraham.

Sommes-nous prêts à nous en souvenir et à en vivre quotidiennement, en particulier avec les plus petits de nos frères ? Sommes-nous prêts à entrer dans le projet libérateur de l’évangile qui nous libère de l’aliénation de l’argent, de l’avoir et du besoin de paraître aux yeux des autres ? Sommes-nous prêts, à la suite du Christ, de chercher à établir la justice et à instaurer le partage fraternel avec les plus petits parmi nos frères ? Sommes-nous prêts à convertir notre vie à l’amour et à la grâce qui donne et se donne ?

Albert Schweitzer a été converti par cette parabole. Il a saisi le message du Christ et a fondé l’hôpital de Lambaréné. Son exemple reste vivant.

Nous aurons compris cette parabole si, au lieu d’en être irrité, nous nous laissons mettre en mouvement par elle vers ceux qui au près ou au loin, ont besoin de notre sollicitude et de notre attention, de notre engagement concret en temps et en argent, de notre présence fraternelle, signes de l’amour et de la grâce de Dieu pour leur vie.

Alors nous aurons enfin compris que l’au-delà, ce n’est pas une sombre affaire de rétribution, mais une grâce qui se reçoit et se vit dès maintenant, dans l’amour du plus petit de nos frères. Amen

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