TEMOIGNAGE : «Le procureur général du TCS était prêt à nous libérer contre 10 millions F.»
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Alors qu’il était passé aux aveux complets pendant les enquêtes, l’accusé principal du scandale qui a coûté 590 millions de francs au Trésor public par l’octroi frauduleux des salaires consulaires à certains fonctionnaires en 2018 a fait volte-face. Il accuse son chef hiérarchique et déclare que la police judiciaires et les autres responsables de son dossier ont maquillé les faits.

M. Panko Philippe Raoul est un spécialiste du contrepied. Alors qu’il avait jusqu’ici reconnu sa part de responsabilité dans le détournement des fonds publics né de l’octroi frauduleux, en février 2018, des salaires au taux extérieur à des fonctionnaires qui n’en avaient pas droit, il a décidé de nier complètement les faits devant le Tribunal criminel spécial (TCS) maintenant que l’affaire passe en audience publique. Dans ce procès qui est à la phase où les mis en cause, 5 au total dont Emmanuel Leubou, doivent présenter leurs arguments de défense, l’inspecteur du Trésor, 42 ans, fait figure d’accusé principal. Il était donc le premier à prendre la parole pour témoigner lui-même au cours des trois audiences de la semaine dernière. Sa stratégie de défense est de faire porter le chapeau du scandale qui a coûté un peu plus de 590 millions de francs au Trésor public à son ancien patron et aux policiers et magistrats ayant connu de son dossier dans les différentes phases d’enquête.

A l’époque des faits, celui qui fait office de cerveau du gang, selon la conclusion de l’enquête judiciaire, occupait la fonction de chef du service de gestion au sein de la sous-direction de la gestion du contentieux et du suivi de la réforme, l’un des démembrements de la direction chargée de la solde des personnels de l’Etat et des retraités au sein du ministère des Finances (Minfi). M. Panko était chargé de ce fait notamment de traiter les salaires des personnels de l’Etat affectés dans les différentes représentations diplomatiques et consulaires du pays à l’étranger. Ces diplomates de fait ou de formation bénéficient toujours d’une revalorisation salariale en fonction du niveau de vie en cours dans les pays où ils sont appelés à servir, ce qui procède d’une codification. Il est reproché aux 5 accusés du procès d’avoir favorisé, pour les uns, et/ou bénéficié pour les autres, du paiement des salaires à ce taux revalorisé dans le cadre de la codification des salaires des personnels du Minrex affectés à la suite d’un décret présidentiel de novembre 2017.

Effets financiers…

En prenant la parole en audience publique du TCS après avoir prêté serment le 1er août 2022, M. Panko a dit n’avoir jamais participé au traitement des salaires des diplomates provoqué par l’acte de nomination de 2017. A la police judiciaire, a rappelé Me Loka, l’avocat de l’accusé-témoin, en citant la déclaration de ce dernier contenue dans un procès-verbal (PV) d’audition, M. Panko avait affirmé qu’il était dans le besoin de l’argent pour l’organisation des funérailles de son père lorsqu’un certain Zé Georges lui avait communiqué les numéros matricules (des agents de l’Etat) qu’il avait fait codifier au taux extérieur en février 2018. M. Zé Georges est l’un des coaccusés de M. Panko dans le cadre du procès. L’avocat a demandé à l’accusé de s’expliquer par rapport à cette déclaration couchée sur PV et signée de lui.

Réponse de M. Panko à la question de son avocat : «Je ne me reconnais pas du tout dans ce PV. Je n’ai jamais rencontré M. Zé Georges. Je l’ai découvert le jour de la confrontation au Corps spécialisé des officiers de police judiciaire du TCS. Je n’ai pas pris part, ni de près ni de loin, au traitement des salaires de février 2018, car un groupe de travail m’excluant de ces travaux avait été mis en place par ma hiérarchie. Conséquence : les demandes de travail produites dans le dossier ont été montées par des mains inexpertes». Précision : les « demandes de travail » évoquées ici sont des documents à base desquels les résultats du traitement des salaires à la sous-direction de la gestion sont transmis à la cellule informatique de la direction de la solde pour la répercussion effective des effets financiers dans la solde des personnels concernés.

Relance de Me Nloka à son client : «Comment expliquez-vous qu’un PV aussi accablant se retrouve dans le dossier ? Que s’est-il passé précisément ?» Explication de M. Panko : «Ce document a sûrement été monté par l’enquêteur du Corps spécialisé des OPJ du TCS, en la personne de M. Lobé, qui m’avait dit être camarade de mon grand-frère et qu’il voulait m’aider contre une somme d’argent. Il nous a sortis de nos cellules, M. Zé et moi, le soir du 6 septembre 2017. Il nous a dit qu’il allait en congés et qu’un de ses collègues, M. Samuel Ndengou, officier de police, pouvait nous aider. Ce dernier, selon ses propos, était proche de Mme le procureur général près le TCS, qui était prête à nous libérer contre la somme de 10 millions de francs. Chose que j’ai rejetée en bloc. D’où ce PV.»

M. Panko va aussi nier la connaissance d’un certain Maliki Malloum Boukar, révélé par l’enquête policière comme l’un de ses complices dans la codification frauduleuse des salaires au taux extérieur. «Je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu», dit l’accusé à son sujet. L’avocat fait d’autres précisions avant de demander à son client de s’expliquer : «Il ressort des PV d’audition qu’un certain Ebanda Martin Emile, militaire en service au Bataillon du commandement à Simbock, a reconnu avoir perçu le solde d’attaché de défense entre janvier 2013 et mars 2020, avec votre concours, d’un montant de 220 millions de francs, avec aussi le concours de M. Ousman Boukar alias Maliki Malloum Boukar. Que dites-vous au sujet de cette accusation ?» «Je ne connais pas M. Ebanda. J’ai été nommé (chef du service de gestion) le 5 janvier 2015. Je ne saurais répondre des salaires traités en janvier 2013», déclare M. Panko.

L’entourloupe

Avant de faire toutes ces nouvelles déclarations, M. Panko a d’abord insinué qu’il est l’objet d’une cabale orchestrée par M. Michel Bakary, le sous-directeur de la gestion qui est son chef hiérarchique direct. «Nos relations étaient toujours tendues, exécrables», dit le témoin. Et de poursuivre : «Je ne savais pas pourquoi nos relations étaient tendues, jusqu’à ce qu’il dise lors d’une confrontation à la Sémil (sécurité militaire ou l’orateur a séjourné dans une autre phase de l’enquête) que je voulais son poste. Il l’a encore affirmé devant le juge d’instruction. Il ne voulait pas travailler avec moi. Il m’avait même interdit l’accès à son bureau. Plus d’une fois, nous avons failli en venir aux mains». M. Panko attribue la paternité des «demandes de travail» à l’origine du scandale à M. Bakary en ajoutant que ce dernier détenait les clés de son bureau et pouvait s’y introduire, avec certains de ses autres collaborateurs, pour y poser des actes à sa guise, notamment la confection des demandes de travail…

M. Bakary est le principal témoin de l’accusation dans ce procès. Depuis le déclenchement de l’affaire, ses déclarations ont toujours placé M. Panko à la tête de l’organisation à l’origine du scandale. Pour lui, son collaborateur avait torpillé le travail, pourtant d’extrême urgence, du traitement du dossier des fonctionnaires du Minrex nommés en novembre 2017. Ce dernier aurait volontairement attendu les dernières heures du traitement informatique des salaires de février 2018 pour lui transmettre, dans une clé USB, les données informatiques (de la demande de travail) qu’il avait transmises comme telles, sans vérification, au chef de la cellule informatique, M. Emmanuel Leubou. Et ce sont les réactions suscitées par certains fonctionnaires à la suite du paiement effectif des salaires qui avaient permis de découvrir l’entourloupe. M. Panko était accusé d’avoir substitué des matricules des diplomates par ceux d’une quinzaine de personnes recrutées par ses complices supposés afin de leur attribuer des salaires aux taux extérieurs…

Interrogé par Me Jean-Jacques Kamga, l’avocat de M. Leubou, l’accusé témoin a expliqué étape par étape la procédure conduisant à l’attribution des salaires consulaires aux fonctionnaires nouvellement nommés à l’étranger. M. Panko a déclaré que tout le travail de traitement des salaires se fait au sein de la sous-direction de la gestion et abouti à la confection des «demandes de travail», qui sont transmises au chef de la cellule informatique de la direction de la solde pour prise d’effet. Selon la «voie normale», a-t-il déclaré, il revient au chef du service de gestion qu’il était d’établir lesdites demandes, après des calculs préalables, qui sont acheminées par le sous-directeur de la gestion du contentieux lui-même, après vérification et signature.

Mais l’accusé, qui nie avoir traité les salaires induits par les nominations de novembre 2017, essaie tout de suite de se dédouaner en pointant son doigt accusateur sur son ancien chef : «l’autre voie consiste à mettre entre parenthèses le chef du service de gestion. N’importe quel agent ou responsable peut faire sa demande de travail et le sous-directeur signe et envoie à la cellule informatique. J’ai aussi découvert dans cette salle (d’audience) qu’un agent peut directement saisir le chef de la cellule informatique et son salaire est « coefficié » au taux extérieur. Il s’agit du cas de Ymele Zenfack Armand». Ce dernier est poursuivi pour avoir perçu indûment un peu plus de 20 millions de francs dans le cadre du scandale.

Témoin de mariage

Dans le cadre du contre-interrogatoire du témoin, l’avocat de M. Emanuel Leubou, le représentant du ministère des Finances et le représentant du ministère public vont lire à l’attention de M. Panko, chacun à son tour, tantôt les témoignages de ses anciens collègues, M. Nkili Désiré, Mme Suzanne Ngudui et M. Effa Pierre, qui le désignent comme la principale cheville ouvrière  du scandale et un jeune pressé de s’enrichir, tantôt les déclarations de certains de ses complices supposés, M. Zé Georges, Abdoul Malloum Boukar et M. Ebanda Martin Aimé, qui reconnaissent avoir travaillé avec lui ou bénéficié de ses services, mais aussi ses propres propos tenus devant la police judiciaire et le juge d’instruction où il reconnait les faits à l’origine du procès. Tout cela ne fait pas fléchir M. Panko, qui conteste tous les propos qui l’accablent et nie toutes ses amitiés supposées. Le représentant du ministère public va aller jusqu’à révéler que M. Panko était le témoin de mariage de Malloum Boukar, le 30 juillet 2015, sans réussir à faire vaciller sa nouvelle version des faits…

Le témoignage de M. Panko devait s’achever le 3 août 2022, au troisième jour de sa présence dans le box, par les dernières questions de son avocat dans le cadre de ce qu’on appelle reexamination. Me Loka, qui espérait depuis bénéficier de l’appui du tribunal pour obtenir auprès du Minfi des documents pouvant servir de pièces à conviction à son client avant de faire de nouveau parlé son client n’y parviendra pas. Le tribunal a rejeté sa demande faite en mars 2022. Les parties ont de nouveau rendez-vous devant la barre le 26 septembre 2022 pour la poursuite du procès.

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