Paul Biya  Avait-il entendu la question ?   Par Calvin Djouari, écrivain romancier.
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CAMEROUN :: Paul Biya Avait-il entendu la question ? Par Calvin Djouari, écrivain romancier. :: CAMEROON

Malade depuis un certain temps, diminué par l’âge, muré dans son silence habituel, le président Paul Biya a encore fait parler de lui lors de la dernière visite du président français au Cameroun. Paul Biya est un homme imprévisible. Plus il vieillit, plus il est fort, lent en même temps que rapide, intelligent et sage. Devenu le président le plus pondéré d’Afrique et de fin stratège, il a limé tous ses adversaires comme un gladiateur qui fait son dernier combat face à quatre taureaux.

Ce qui m’a frappé lors de la dernière visite du président Macron dans notre pays, c’est d’abord l’élégance du vieux. Alors qu’on s’attendait à voir un homme amoindri, méconnaissable qui fonctionnerait comme un automate, lourd et hagard, c’est plutôt un homme épanoui par l’émotion qu’on a vu accueillir Emmanuel Macron devenu lui-même admiratif du doyen des chefs d’Etat africain.

Frais comme un MamyWatta. L’homme Biya apparaissait tout beau, élégant et en pleine forme, lisant son discours avec clairvoyance et lucidité, faisant douter tous ceux qui le voyaient comme un homme hors du temps. Son arme habituelle, qui est le suspens, a été mise en avant pour partager ses réponses maîtresses.

L’homme est brillant, surtout là où on l’attend le moins, et médiocre là tout le monde réussit, Paul Biya est resté tel qu’on le connaît, le mythe vivant. Quand il y a dix présidents, il est dixième ; mais lorsqu’il n’y a qu’un seul, c’est la surprise, c’est l’homme Biya qui est retenu. Voilà le mystère de l’homme providentiel qui reçut le Cameroun en héritage et qui fait de cela ce qu’il veut.

Dans les plus difficiles conjonctures, il fait figure de monument qui trouve toujours des arguments avec une longueur d’avance sur ses adversaires. De petits mots en témoignent : « un seul mot, continuez. » « Me voici à Douala. » « Quand Yaoundé respire, le Cameroun vit. » « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut. » « Les sorciers apprentis. » « Votre sortie est aussi belle qu’une victoire. » « Partout dans le monde, on parlera des lions, pour rappeler les qualités techniques de ses joueurs, la science du jeu, la technique individuelle, la rage de vaincre. » De belles pensées comme les cent fleurs de Mao qui apaisent l’esprit même quand on est révolté.

Lors de sa rencontre avec Macron, il a démontré discrètement, une grande assise de sa puissance ; c’est Macron qui vient à lui ; sur le plan protocolaire, c’est Popol qui gagne. Le président français qui se voulait supérieur est devenu automatiquement inférieur ; premièrement, il est accueilli de nuit, il y a prétexte pour le président Paul Biya de ne pas être à l’aéroport. Voilà la première symbolique du temps. Outre la symbolique du temps, le président Paul Biya a utilisé celle des nombres. Il a invité la journaliste qui lui posait une question à une suite mathématique particulière :  faites (7-4) +(7-3), ce qui normalement donne 7 à la fin. 

Cette opération fidèle à l’expression de Fibonacci, du nom d’un mathématicien italien du XIIIe siècle, on la retrouve dans les nombreuses particularités naturelles : les rangées d’écailles d’un ananas par exemple. Ce fruit, cultivé par le président Paul Biya, démontre qu’il existe une sorte de contrainte dynamique lors du développement de la plante qui conduira naturellement à une petite écaille qui double pour avoir le précédent et la réponse est 7 ans par analogie. 

Il ne faut pas oublier que le président Paul Biya est très prisé par la culture d’ananas. Avec le recul, nous demeurons persuadés qu’il sera candidat en 2025. Il a fait savoir à l’assistance de façon codé qu’il sera encore là dans 7 ans après l’épuisement du mandat actuel. L’expression numérique nous permet de bien comprendre cela.

 Avec ces mots l’alternance est encore loin, et bientôt la machine RDPC va s’ébranler.

C’est clair. Paul Biya fait de la politique. A l’ancienne. Et sur ce terrain, il a vraiment des conseillers hors pair ; ceux-ci travaillent chaque jour afin d’épuiser ses adversaires qui pourtant occupent les médias tous les jours. La politique se fait sur les médias, mais aussi, il faut aller sur le terrain, dans la masse paysanne plus nombreuses. Je l’ai toujours conseillé.

Les hommes calmes comme Paul Biya sont doués d’un remarquable courage, pouvant même aller jusqu’à la témérité. Ce sont les hommes du signe indien, comme les lions qui n’abandonnent jamais les combats.

Paul Biya et le temps.

Noblesse oblige, homme à l’esprit indépendant, il a vu défiler tous les grands de ce monde et ce n’est pas Macron qui va l’impressionner.

Pourquoi n’a-t-il pas voulu entendre la question de la journaliste alors qu’il avait bel et bien saisi ? On ne peut pas dire qu’on n'entend pas à une personne qui est devant vous.

 Quand on n’entend pas… On n'entend pas… Une véritable ruse de vieux. Pour la journaliste, constater qu’elle ne se fait pas entendre peut-être épuisant et lui faire perdre confiance. Ne pas être entendu et chercher à répéter peut-être épuisant aussi. Cela affecte la confiance en soi. C’est une violence psychologique qui tente de détruire la confiance de l’intervieweuse dans sa perception de la réalité.

Ainsi, cela permet au président sage de manipuler et de contrôler pour laisser exprès d’autres détails qu’elle ne soulèvera lors de la reprise. Chez les chefs bantous, quand il te dit deux fois qu’il n’entend pas, c’est pour te faire comprendre d’arrêter de lui poser de telle question. Ce n’est pas différent de garder silence.

Il s’agissait aussi de dire à la journaliste qu’elle en fait trop, il n’est pas là pour répondre à une demande d’explication. Il y avait l’absence d’une réelle volonté d’entendre. Il aurait pu dire, je n’ai pas compris, mais il dit qu’il n’a pas entendu ; la première fois, il a entendu, mais il n’a pas saisi ; la seconde fois, il a saisi, mais il n’a plus entendu ; et là, il a provoqué la confusion dans l’esprit de la journaliste et des français. Un K.O technique. Les Français qui pouffent de rire dans la salle ne semblent pas comprendre la supercherie du doyen des chefs d’Etat.  Ils rient à bouche que veux tu ; c’est après qu’ils comprendront qu’ils se sont fait prendre par le sage africain.

On comprend qu’Emmanuel Macron demandait par l’entremise de la citoyenne française des explications à Popol. Paul Biya a agi comme le vieux sage africain à qui on demandait de vendre une chèvre qui ne soit ni mâle, ni femelle ; et le vieux de répondre que la chèvre était prête, mais qu’on ne la prendrait ni le jour, ni la nuit.

Pour une question qu’on croyait embarrassante, Paul Biya a répondu avec un air sérieux, les yeux grands ouverts, l’esprit lucide dans une cohérence qui a surpris plus d’un. En effet, Paul Biya est un homme dangereux. Si tu viens calmement, il te prend calmement… Si tu viens avec le « Bouroubourou », il équilatère avec calme et te frappe durement sur un point vital. C’est comme ça qu’il est.

A vrai dire, un pays comme le Cameroun a besoin d’un pouvoir fort parce qu’il a toujours une belle opposition. Le Cameroun est un pays des durs. Sur la question de l’alternance, il démontre aux yeux des auditeurs qu’il est un dirigeant qui s’est toujours comporté selon les règles constitutionnelles.  « Vous saurez si je reste ou si je pars au village, mais il a d’abord dit « je reste » donc c’est la continuité. C’est noté. Si les Camerounais sont convaincus qu’ils sont un peuple très talentueux, il ne faut pas le penser sans mettre sur la même ligne le premier Camerounais qui est Paul Biya. Paul Biya connaît les camerounais par cœur. Et quand on l’observe on n’a l’impression qu’il nous connaît tous.

L’erreur de l’opposition c’est de toujours avoir voulu sortir cet homme par la force. Ce n’est pas possible.
C’est une erreur tactique, c’est même une erreur absolue qui remonte dans les années de braises. C’est cette erreur incessante qui fait qu’il resserre l’étau autour de lui. C’est pourquoi certains présidents préfèrent laisser leur proche parent au pouvoir.

Comment se porte le Cameroun ?

Ils s’autodétruisent. Avec les guerres internes, on s’autodétruit, économiquement et politiquement, je dirai même socialement. Le Cameroun a pris un coup depuis des guerres intestines.

Parlant de la France,

Une pesanteur historique règne sur l’Afrique francophone. Recevoir les présidents français en grande pompe montre la très marge manœuvre que ces présidents ont sur leur homologue africain.

La France veut conserver son hégémonie dans les territoires Sub-sahariennes. La France est en train de se décomposer face à son impuissance devant le Mali et la Centrafrique. Chaque président qui arrive à l’Élysée fait les beaux discours qu’on connaît mais dans l’exercice ils reprennent le refrain des prédécesseurs. En voulant souvent s’attaquer au pouvoir de Yaoundé par les mots humiliants, c’est une erreur. Ces gens de Yaoundé s’en foutent des mots.
De Chirac à Macron, en passant par Sarkozy et Hollande, ce sont des présidents qui ont fait la même chose, une dynamique de recul.

L’Afrique  doit engager  des positions courageuses parce que la politique française est nuisible à notre vie politique, sociale, économique. La France n’est plus en position de force pour donner des leçons. C’est aux africains maintenant de les donner. Nous vivons en France et nous savons qui sont les Français ; le Cameroun aux yeux des Français ne compte pas, c’est leur intérêt géopolitique et stratégique qui est important et ils sont prêts à tout pour cela ; il ne faut pas compter sur la France. La France ne changera pas comme avait dit Houphouët Boigny : elle ne va jamais à l’église et il est resté chaque jour sur le perron, voyant les fleurs qu’il avait apportées se  faner entre  ses mains.

en conclusion sur cette visite, je n’ai pas grand-chose à dire ; à chaque visite d’un président français au Cameroun, il y a un ingénu déploiement de faste ; il faut toujours s’y attendre à quelques fanfares rustiques, les Français aiment ça ; les Français ont un goût baroque pour l’exaltation du moi. Ça n’a pas été le cas cette fois-ci.

 Le Cameroun dans tout ça !

Sur le plan stratégique, le Cameroun est incontournable dans la sous-région. Biya et Macron, ce sont deux tempéraments opposés. Le premier est un homme qui privilégie toujours la diplomatie de petits pas qui exclue toute initiative forte. Voilà un homme timide et calme, mais qui tient en éveil et ébranle les plus bouillants agitateurs de ce monde.
Ici, ce n’est plus l’urgence de la pensée, mais une pensée aboutie. Le second utilise la force et l’arrogance. Les mains dans les poches lorsqu’il salue des personnalités montre le mépris de son tempérament.

La France a échoué depuis longtemps en minimisant le type de coopération qu’elle l’aurait dû avoir avec les pays africains, voulant toujours agir avec paternalisme, elle oublie la philosophie du temps qui est la forme de notre impuissance. Les temps changent et s’imposent à nous. 
L’homme de la rue et les deux présidents.

L’homme de la rue doté d’un petit bon sens ordinaire doit se faire aider par les intellectuels pour comprendre le sens des gestes ou la parole d’un homme politique, parce que les attitudes des hommes politiques suggèrent au moindre détail un message, de façon codée, la substance de leur idéologie. Les grands hommes s’expriment en peu de mots, mais le sens est très profond.

Qu’il s’agisse de signer des traités, de négocier la paix ou de conclure des alliances, il n’existe aucune règle d’universalité, qui puisse s’appliquer à tous les pays, parce qu’il n’y a pas d’axiomatique possible en politique ; la politique est une science, c’est vrai, mais qui relève de l’aléatoires et il faut compter sur des vérités probabilistes. 

Paul Biya en personne.

Paul Biya, ce n’est pas seulement une grande histoire de ce pays, c’est un homme ordinaire, dont les agissements sont extraordinaires. On ne comprend pas le Cameroun sans comprendre les hommes qui l’ont façonné. C’est Paul Biya, alors chargé de mission à la présidence qui prit « le sable de la lune » après le retour d’Apollo 11 aux États-Unis pour le compte du Cameroun. C’est ce même Paul Biya qui représenta le Cameroun à Bangui en 1979 au sacre de Bokassa. Tous ces petits détails montrent le mystère de l’aventure dans la psychologie de l’homme, et si on ajoute cette partie du couronnement, je crois qu’il est peut-être obnubilé par ce faste de ce roi sous les tropiques qu’avait été Bokassa.

Mais le champion des tirades sublimes marque toujours un bon point ; sa présence dans la vie politique camerounaise est non seulement une inspiration et une invitation, mais c’est aussi une attraction devenue même une obsession, parce que ceux qui croyaient le brimer finissent par  le suivre. Des écrivains comme nous cherchent à le décrire. Fasciné, on finit par conclure Paul Biya est un potentat debout, avec une intelligence et une sagesse debout. Au moment où ses adversaires sont assis et fatigués. Il restera dans l’histoire comme un chantre ayant une haute idée de son devoir.

L’on ne cessera de citer le nom de Paul Biya dans le paysage politique et intellectuel mondial.  Il a l’ombre de nationaliste subtil, hardi dans son parcours, loquace à la verve gracieuse et exubérante. Cet homme politique sagace dans ses réflexions et animé d’un certain idéal patriotique aiguisé, il a mis en avant une chasteté voilée.

Paul Biya finalement, c’est l’histoire d’une vie. D’un homme effacé dont on ne sait qui est son vrai mentor, qui est son vrai ami, qui sera son successeur. C’est l’histoire d’un homme doté d’un goût extraordinaire pour la lecture de la philosophie, de l’histoire, la recherche du raffinement de son corps, en un mot, qui est attentif à tout ce qui relève des choses de l’art brillant. C’est aussi un esprit réservé, paisible et circonspect, un homme d’une grande érudition qui fait parfois l’ignorant. C’est là où réside son atout et beaucoup l’imiteront un jour.

Un humaniste ? Je ne sais vraiment pas, mais un homme qui sûrement croit en cette valeur, dans le mérite et s’attache à ces principes. Ses discours, de hautes factures, auraient marqué, pendant 40 ans, que dis-je, pendant 60 ans, toute la production intellectuelle du Cameroun à travers la presse parlée. Il lui est arrivé de parler le langage du peuple : « dans la sauce, on leur a fait cela cadeau. » Des mots qui d’ailleurs ne donnent ni eau ni électricité, mais que les gens applaudissent, avec le ventre vide, les poches sèches, la langue pendante. Voilà comment Popol aime voir ses concitoyens. 

 Franck Biya dans tout cela !

Laissez-le venir. C’est la voie de la libération du Cameroun. Il sera plus facile à battre que Popol. Mais comme notre opposition n’écoute jamais les conseils. Elle va s’acharner sans comprendre et va se buter. Sincèrement, il ne m’est pas possible de parler de Franck ; je ne connais rien sur lui ; je ne l’ai pas vu à l’œuvre, contrairement à Gilbert Baongla qui s’est fait très vite adopter par le peuple à qui il a tenu un discours familier.

Pour ma part, la venue de Franck Biya dans l’espace politique camerounais est une aubaine. Une très bonne nouvelle pour les opposants, parce qu’il sera plus facile à un Cabril Libi s’il devient moins hautain à battre le jeune blondin arrivé brusquement. Avec un peu de patience, l’opposition fatiguera le jeune lionceau dont les griffes ont été coupées par la vie mondaine.  Franck n’est pas compétitif sur le terrain idéologique, il n’a pas de doctrine politique, il n’a pas de raison, il n’a pas d’arguments, mais il est camerounais et à ce titre il doit s’aligner comme tout le monde pour échouer et disparaître.

Entre Popol et Franck, je vous conseille Franck. Paul Biya a des racines solides aucun Camerounais ne peut le battre en ce moment, même dans cette vieillesse. Cet homme est d’une ruse et d’une sagesse jamais rencontrée de Johannesburg à Casablanca.

La seule chose qu’il faudrait réclamer ce président est la rédaction de ses mémoires pour la postérité. Pour nous les écrivains, nous savons l’importance des mémoires. « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Paul Biya c’est toute une bibliothèque qui doit laisser des expériences écrites. Il est un monument de l’intelligentsia africaine. Homme politique prolixe, intellectuel remarquable à l’esprit vif et pénétrant, cet homme ancien qui apparaît toujours nouveau est un président devenu les fleurs musicales de l’Afrique.

Sa vie n’a été aucunement une facétie. Il y a une réalité divine, il est célèbre, il est riche, il est beau. Sa vie comme celle de tout homme qui souhaite sortir de l’ordinaire a été une œuvre d’art. Il est lui-même l’artisan, qui a orné à sa manière pour briller aux yeux du monde. Il a eu tous les moyens à sa disposition pour parfaire sa vie. Comme tout homme, sa vie a eu des hauts et des bas. A coup sûr des revers de la vie politique, des tribulations. Mais sa longévité donne l’impression que les périodes de déboires s’effilochent et toujours la chance lui sourit.

C’est aujourd’hui un homme à la culture encyclopédique. Il a eu autour de lui des éminents intellectuels, il a tiré parti de leur expérience, mais il n’a formé personne, c’est pourquoi, il y a la débandade totale dans ses rangs. Cette non-formation politique a fait des prisonniers, c’est vraiment dommage pour un homme politique qui a consacré toute sa vie à ne pas partager son expérience avec les autres ; dans son parti le RDPC on ne nourrit aucune ambition progressiste.

Personnage énigmatique, esprit critique et pénétrant, sa façon de diriger est une richesse prodigieuse. Quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse Popol reste et demeure un modèle d’excellence. Un homme remarquable et exceptionnel à offrir en exemple à la jeunesse africaine dont la grande majorité croit dur comme fer que le Cameroun est une Afrique en miniature. 

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