LA VILLE DE NGORO CARREFOUR DU GRAND MBAM PAR L'ECRIVAIN CALVIN DJOUARI
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CAMEROUN :: LA VILLE DE NGORO CARREFOUR DU GRAND MBAM PAR L'ECRIVAIN CALVIN DJOUARI :: CAMEROON

La cité de Ngoro, telle qu’elle s’offre à nous aujourd’hui, n’est plus la ville de forêt dont les chasseurs et les voyageurs des années 70, stationnaient pour voir l’effervescence qui se déroulait au centre-ville, lieu où les vendeurs de cacao étaient présents pour voir partir leur produit emporté vers d’autres continents. Cette petite ville, qui gît de ses bois, n’a pas le visage d’une cité qui rappelle ses richesses passées.
 
Ngoro est toujours comme on l’avait laissée dans notre enfance. On finit par voir là l’effet d’un sort. Pourtant, tous les chroniqueurs s’accordent à vanter sa beauté à cause de ses nouvelles installations de réseau téléphonique. Ngoro et moi, c’est une longue histoire. J’ai vu Ngoro grandir lorsqu'il m’a engendré en son sein. Le Ngoro d’aujourd’hui est très jeune parce qu’il a trop vieilli. Au temps où le Cacao roulait, Ngoro finissait mille ans en un jour. J’y étais. J’ai vu cela de mes propres yeux.

Quand on traverse le village en enjambant le pont qui le relie avec Sereré, on a l’impression d’avancer dans une sorte de liberté totale, soudaine, déblayée par le hasard, qu’on retrouve dans le vide d’une population muette, réticente, mais parfumée.

La vigueur du relief se révèle dans une étonnante superposition des plans. Non loin de là, le quartier Haoussa ; ce qui frappe surtout, c’est l’aspect presque baroque de la cité, avec sa pyramide de terre rouge, un morceau d’éloquence « Sanagalaise. » Une ville qui a des hommes deux fois plus grands que la mesure humaine.

Cette cité, construite en bordure de la route, est protégée par le vent et par plusieurs étages de collines. Elle s'est blottie au fond d’un bassin masqué par la verdure. Le charme de son marché périodique entouré de ses vieilles maisons, ont donné une douceur du climat qui fait de Ngoro une cité gothique en esprit. Célèbre pour avoir abrité deux grands commis de l’état en la personne du regretté Okala Janvier et sa majesté Khartou Ndengue.

La chapelle, vestige d’une ancienne abbaye, montre de nombreux détails qui rappellent le passé des missionnaires comme le père Tseber, dont la stature a laissé les marques de souvenirs que je rappellerai plus loin.

Ngoro, c’est d’abord sa verdure qui tempère l’agressivité de ses routes de pierres, perpendiculaires qui projettent en un lointain obscur, des ruelles tortueuses et mal pavées, dont les pentes coupent le souffle.

Il ne manquerait plus que d’entendre résonner un air de vieille ou de cornemuse pour se croire revenu en des temps très anciens. Ce qui d’ailleurs me fait écrire… NGoro ce vieux visage m’a vu germer, c’est là que j’ai commencé le jardin d’enfants. J’ai des souvenirs d’adolescent cocasses qui ne peuvent être relatés ici. Mais on retiendra que je l’ai aimée passionnément, comme au commencement d’une vie, à cause de ses arbres, ses rivières, sa faune invisible mais admirable. C’était pour moi un paradis terrestre et qui avait dans ma mémoire d’enfant une valeur de modèle de village. La petite cité grandissait à chaque saison de cacao.

C’était autrefois un beau village devenu cité, avant d’être aujourd’hui ce qu’elle est.

Ngoro fut d’abord un petit lieu de retrouvailles des fonctionnaires de Yaoundé, qui venaient calmer leur stresse à Baobab Bar, la célèbre boite de nuit de l'époque. Mais comme tous les grands bois, "Baobab bar" s’effondrera, souvenir qu'il n'est pas bien d'en parler ici.

A mon époque, c’était une petite cité tranquille au milieu d’une large forêt entourée des villages pas très éloignés comme Serreré, Yadingui, Yangba, etc.

Elle était entourée de petites rivières lentes et peu profondes ; de chaque côté de Ngoro, s’étendait, une chaînette d’arbres, qui s’élevait doucement et fonçait dans le lointain, par mamelons étagés puis montaient en pente abrupt jusqu’aux sommets de hautes crêtes brumeuses.La région était célèbre pour ses millions de bois qui donnaient des contre plaquettes à la scierie ; il y avait des buissons qui poussaient sur les premiers contreforts ; en décembre, la rivière était basse et les bergers bororos venaient praire les bœufs dans le paysage.

Le premier chef de district, si j’ai bonne mémoire, s’appelait Manga, un peu court, il avait le nez plat retroussé, avec des lèvres épaisses et un corps qui s’allongeait dans un ventre de batracien. Ses mains étaient dodues et saillaient obliquement, comme un ouvrier dans un mouvement de pelle. Dans cette cité qui lui était favorable, et si bien réglée, dans ses limites étroites, il joua une belle partition.

Dans la contrée, il a laissé pas mal des progénitures et le souci de l’honneur qui faisait craindre l’envoyé du président lui ouvrait toutes les portes, ce qui fait qu’il allait chercher dans le fin fond des villages les meilleurs choix, surtout à Yangba où il y avait la fine fleur des femmes Vutés. Quand les jeunes filles rencontraient monsieur Manga, elles changeaient de trottoir, c’était le bourreau des cœurs. Il fut le père de Manga Henriette qui fut la mère de Maradona ; notre chef de district a touché les filles de Ngoro et de Yangba.

Il fut le tombeur de nombreuses mères dont je me garde de prononcer les noms. Pendant les vacances, Baobab, snack bar en journée faisait fureur. Pendant trois mois pleins, les soirées mondaines se succédaient, avec des grands mecs qui venaient de Yaoundé, et Bafia pour succéder aux petits gars devant leurs meilleures petites. Beaucoup ont laissé leur marque en transformant le village au gré de leur fantaisie et de leurs goûts. C’étaient des gentils hommes qui ne voulaient pas faire vanité. Ils avaient la ville en main.

La grande famine

C’est en 1974 qu’on eut la grande famine à Ngoro. Pas de gibier, pas de légume.

Aucune récolte importante ; on mangeait le couscous de maïs avec un met spécial concocté rien que de piment, c’était dur. La population errait comme des vagues, affamée à bout de force, éprouvée par ce septembre noir ; on pouvait voir des gamins échevelés, dont la barbe poussait avant l’âge, la bouche pâteuse, tout le monde serrait les dents, pour ne pas croquer des herbes.

Les rires jaunes faisaient place à une sorte de mélancolie verdâtre qui montrait l’état des estomacs mal remis. Les élèves marchaient titubants la gorge serrée, dormant debout, le paysage même était désolé, les grands-mères priaient en plein carrefour pour implorer le ciel ; toutes les poules avaient fui les poulaillers ; les propriétaires tâtaient leur ventre pour vérifier la présence des œufs.

Quand c’était avéré, ce dernier envoyait deux doigts dans l’anus pour extraire les œufs en gestation. Certains mangeaient le tronçon de « Cissogo » coupé sur la route du stade, d’autres des herbes inconnues qu’ils coupaient près des eaux ; c’est l’année où je me suis spécialisé à la chasse aux escargots ; eux-mêmes fuyaient, c’était émouvant de voir des escargots rapides comme des rats. Ngoro devenait un fragment de bonheur durci. Le choc de la famine déprimait. Ceux qui disent que je mange trop de piment ne savent pas l’origine de cette histoire.

C’est aussi l’année des toux grasses. Toute la cité toussait à bouche que vêtue, la sage-femme faisait accoucher en lançant une de ses toux qui provoquait la sortie de l’enfant du ventre, le bébé lui-même sortait en toussant.Ils y avaient des doux vieillards qui habitaient le quartier Ngamba. Le quartier de Jocelyn Bizar, la grande artiste que Ngoro ait produite à nos jours. Ce quartier avait hérité de ses ancêtres une grande partie du terrain vallonnée, au nord de la cité, qui donnait le meilleur champ de maïs.

Au centre-ville, il y avait des magasins, et le bar de Bakanè, c’était un homme respecté en son temps, il était riche dans les années 70 avant de sombrer dans la misère comme barman. Il fut le plus grand exportateur de cacao. Il faisait la vente en gros, et son complice Balla le chauffeur arrivait le soir avec le car rempli de passagers. Il possédait des camions, il restait assis sur son siège habituel à droite du chauffeur, c’était un temps extravagant. Toute sa jeunesse fut belle, on peut imaginer le reste. Ngoro était riche, on ne forçait pas la dose et sans avidité, mais un peu chaque jour, les hommes faisaient des envolées fumantes. L’homme qui continue dans cette marque est Manga Rémy. Mais seulement, Ngoro est petit pour l’Homme.

L’impôt Au cœur de cette famine, l’impôt a régné, pendant que les hommes étaient hébétés, l’administration réclamait les impôts. Les hommes en tenue ont terrorisé les populations avec cette idée misérabiliste d’impôts, comment demander les impôts à une zone qui à l’époque n’a ni électricité, ni école équipée, ni maître, ni route, des zones qui manquaient de tout. Beaucoup d’adultes se sont réfugiés dans la forêt pour fuir l’impôt, comme le père Ditsé, pourtant un papa remarquable, charismatique, véritable héritage physique des temps anciens. D’autres faisaient le fou. J’ai toujours défendu l’idée de sauver d’abord les pauvres. J’ai longuement salué le président Paul Biya d’avoir eu cette grande âme en supprimant les pareils impôts qui donnaient un prétexte aux forces de l’ordre de brimer ceux qui n’ont rien. Je sais que ses dauphins qui ne connaissent rien des zones paysannes le rétabliront. Ils n’auront aucun coup de cœur, mais des coups de griffe. Chacun verra la chaleur de cette génération qui arrive avec l’air glacial.

La crise de la cov19 m’a montré que cette vie n’est plus faite pour les pauvres et ceux-ci doivent en prendre conscience. Il y a une intention très malsaine dans tout ce qui s’est déroulé dans le monde ce dernier temps. Les gens sauront la vérité peut-être dans un siècle. Poutine a fait le contraire. Il les a eus. Peut-être même qu’il a sauvé le tiers-monde. L’école principale.

L’école principale, actuelle gendarmerie était dirigée par Medjanc Luc, ce dernier chicotait tous ceux qui parlaient la langue maternelle dans la cour de récréation. Placée sur le seuil de la classe du CM2, je me souviens qu’il se tenait sur le haut du pavé, revêtu de son pantalon en satin brun décoré de broderie ancienne, et guettait ceux qui s’exprimaient en Vuté langue officielle de la cité de Ngoro.Le père Medjanc Luc nous faisait bâtir sa maison, toute l’école se déportait quand il y avait un nouvel appartement à élever.

C’était une joie de travailler dans le brouhaha et dans l’agitation, sous le regard du visage paisible et terne de notre directeur. Le bleu de sa veste à force d’être portée, tournait au gris. A l’école ce n’était pas les blagues, l’assurance de ses belles mains et le pli serein de son regard, tombait tranquille sur la joue du paresseux. Le livre utilisé était IPAM pendant que les missionnaires avaient au programme Mamadou et Bineta sont devenus grands.

Les habitants de Ngoro en principe les Sanagas s’expriment en Vuté semble-t-il cela est dû à la forte présence des Vutés dans cette ancienne contrée, les Vutés ont dû s’imposer par des influences guerrières. C’est connu dans l’histoire du Cameroun, que les Vutés furent une tribu des guerriers. Ce qu’ils savaient faire le mieux. Pour l’école, nous étions déjà assez nombreux, chacun prenait patience à sa manière. Le Pasteur Songsaré a aussi beaucoup fait pour cette contrée surtout à Yanbga où il fut à l'origine de la création de l'école principale. Il a enseigné le chef actuel de ce village dans les années 68-69. On aimait monter le matin sur la passerelle pour observer des vieillards qui rentraient des champs diriger les sacs de manioc posé sur la tête. Les tubercules de manioc deviendront rares à Ngoro les années d’après.

A l’égliseNon loin de là, vivait Osseni. Cet ancien orfèvre qui s’était volatilisé avec 11 "bâtons" de son patron sénégalais dans la forêt de Ngoro, avec De Gaulle qui lui servait de bras séculier dans cette forêt.Le dimanche, nous étions tous à la messe. On a longtemps prié dans cette église pour que le village évolue. C’était le temps du père français qui sera remplacé par le Père Tseber. L’élégance qui manquait à cette église, c’est le père Tsheber qui l’apporte. Le père Tsheber est une légende dans cette contrée. Les anciens du villages savent de quoi je parle. Il avait autorité sur la femme. Le souvenir d'Amina rappelle cette épopée glorieuse.

Le père Tsheber, était un père d’une quarantaine d’années, le corps bien dressé avec formes ; en ville il était toujours vêtu d'un jean et quelquefois de sa soutane blanche maintenue par une ceinture ; il portait sur sa poitrine une croix impressionnante. Sur sa tête de prêtre, paraissaient des cheveux noirs et clairsemés, ses yeux de filtre enflammaient, il était en avance sur ses allures, un regard instable qui se jetait dans les décors, sa silhouette au contour agréable attirait les fidèles vers lui, tout le village le considérait avec toute l’affabilité modeste, tolérante et confiante qui lui était inné. Le père avec ses yeux d’un éclat pénétrant, savait séduire par ses homélies éducatives.

Il avait également un profil intéressant, il prit la petite paroisse, de Ngoro en plein essor des fidèles, mais beaucoup de gens sortaient sans faire un signe de croix. Il se baladait fièrement dans les quartiers, malgré l’humilité de sa monture, dont la tête bien coiffée pendait entre les deux jambes. Personne n’oublie que sa soutane couvrait ses chaussures noires, qui étaient le plus souvent des bottines, il atterrissait dans les soirées messes organisées des petites contrées avec un large bord de Play boy sur la tête comme les acteurs westerns du Texas. Le père Tsheber prions pour le repos de son âme. Unité de Ngoro

Sur le plan sportif, je n’oublierai jamais l’unité de Ngoro. C’est là que j’ai vu les premières destinées de football, quand on dit que Ngoro avait un regard clairvoyant sur la vie, c’est d’abord le football qu’il faille évoquer. J’ai vu des joueurs totalement accomplis, des joueurs exceptionnels.

Je cite, Niwané Daniel, Benjamin Mee, Nyanda Bertille (alias 404), Mboré Simon, Mbaffa, Ngbong Lazare (capitaine, Mbakané Lazare, Dimi Ngounda, Amassoka , Messoh, Toto NGoundou jacques, Bélinga Tangwa, Goulbi dit Kakoko. Quand l’unité de Ngoro, entrait en jeu, la cité vivait son heure de gloire. L’effervescence était telle que la ville s’arrêtait pour un moment ; tout entrait en jeu jusqu’au fétichisme. Il fallait gagner le match ; gagner un match expliquait la supériorité culturelle d’une ville par rapport à une autre. L’enjeu n’était plus sportif, mais culturel et épique. On jouait aussi pour obtenir un penalty au cours du match, car les buts étaient rares. Quand le penalty était obtenu, le match s’arrêtait au moins pour dix minutes avant d’être exécuté, tellement la joie était débordante.

L’équipe qui nous menaçait était vipère de Ndiki, et l'équipe de Bokito, jusqu’à ce jour, je n’aime pas entendre parler de ces deux villes. Malgré toutes nos stars, elles parvenaient à nous battre, tout petit, je n’en revenais pas, quand ces deux villes devaient jouer, c’était comme la guerre entre elles. Il ne fallait pas qu’Unité marque son but et vous venez parler de hors-jeu, le match se gâtait là…

Et nous les tout-petits, on préparait les sacs de pierres. Si on était gagné, chaque joueur adverse recevait un gros caillou sur la tête en quittant du stade. Le sang a coulé Ngoro à cause du football. Je me rappelle une année où sa majesté le chef Kartou lui-même, venait donner les consignes à ses poulains, pour la victoire. J’ai assisté tout près. La meilleure consigne était « Breb Breb », c’est-à-dire deux à deux. Il fit savoir aussi au libéro de ne pas dépasser le rond central, il devait être fixé à son poste d’arrière.

Le gardien s’appelait Kakoko, il n’était pas différent de Thomas Nkono. Pour mémoire, je vous raconte cette action du match Unité contre Makenéné : « deux attaquants adverses s’étaient retrouvés seuls devant les buts de Kakoko, celui qui possédait le ballon fait semblant de tirer à gauche, mais remet plutôt le ballon à son partenaire à droite pour finaliser.

Kakoko déjà battu à sa gauche et dans le vide, se redresse au moment où l’autre partenaire qui tient le ballon à la droite n’a plus qu’à le placer dans les buts, mais Kakoko va faire un double plongeon, Au moment où tout le monde crie « Ulieu, comme un serpent boa, il ramène le ballon vers sa poitrine et se tenant debout, il montre le ballon à tout le public, un miracle venait de s’accomplir sous nos yeux. C’est ce jour-là qu’il prit le nom de Kakoko en souvenir du joueur zaïrois qui venait de remporter la coupe d’Afrique des nations en 1974. Je n’oublierai jamais ce geste. C’était la vedette du village.

Ngoro aujourd’hui

Aujourd’hui, je n’ai que faire du présent, si ce n’est pour dire que les gens ont des montres, mais nous, nous avons le temps. Quand j’y vais, je vois des choses, je ris et je dis oh le beau village a vieilli et on pense qu’il est jeune. Tout simplement parce que les gens oublient leur histoire. C’est comme la course d’un instant, pourtant, on avance et s’étire comme un serpent qui sort ses écailles et oublie là où il les avait jetés ; on nous ombrage une belle époque avec des pouvoirs de pacotilles. Il y avait un véritable art de vivre, on se demandera toujours pourquoi une cité qui a produit des centaines de milliers de tonnes de cacao, et du bois est aussi pauvre, malgré ses belles voitures, et ses élites chaque jour plus nombreux, il y a encore dans cette ville des gens qui crèvent de faim.

Ne regardez pas ces belles images du dimanche, ou ces petits poteaux de communications qui semblent embellir. Il y avait des ouvriers de la scierie dont le salaire n’avait pas atteint 25 mille pendant 15 ans de boulot, ceux-ci vivent encore dans des maisons noires d’obscurités, qui ne verront peut-être jamais une ampoule bien blanche. Mais ce n’est pas pour cette raison que je dois dédaigner Ngoro ; je ne devais jamais oublier Ngoro, je l’ai écrit dans un de mes livres « revoir Yangba. Je l’ai dit, par ce qu’elle a été pour ma mémoire d’enfant d’un grand réconfort.

Je n'oublie cependant pas que dans ces quartiers pauvres et très populaires du temps passé, malgré son éloignement, le sordide y gagne en grandeur, il y a aussi dans ces petites villes des eaux troubles comme dans une grande cité. Il faut venir à Ngoro pour voir comment une heure compte dix.

Les faits divers sont particulièrement dramatiques, comme cette altercation du père Tamina qui perdit un œil au cours d’une bagarre, celui-ci était venu pour le tuer, une scène qui fut cruelle, si tragique que les personnes qui assistaient, ont d’abord fui avant de venir porter secours au blessé. On dit que Ngoro est une cité calme, mais quand elle s’énerve, c’est comme ça qu’elle agit.

On a tôt fait d’installer une gendarmerie qui a calmé les ardeurs des Ngoroistes, enclins à la violence discrète. Il y avait des forts à Ngoro, comme un certain Calvin et Adongo, Edouké. Mais Adongo fut neutralisé par Djaka Catherine, une ancienne aventurière de Yaoundé, un combat resté épique, la fille terrassa 15 fois l'homme sous mes yeux. Adongo était tétanisé. Catherine avait les pieds comme du fer, elle battait les hommes. Ceux qui sortaient avec elle gardaient leurs ardeurs en dedans. Pour les élites, il y en a eu, car la mission catholique formait bien les enfants, et l’expérience de Medjanc luc s’ajoutait à ce luxe.

Les élites

Une élite de Ngoro est élite pour lui, quand il a atteint le sommet, il se renferme, pas de visite, pas de contact, quand tu viens chez lui sans rendez-vous, il te pose la question "est-ce que ce n’est pas ma femme que tu viens chercher ?" Jeune étudiant dans les années 90, je me suis arrangé à aller rencontrer une élite de Ngoro à Douala pour éventuellement lui présenter mon CV, celui-ci occupait un grand poste dans une grande société de la place.

Le souvenir de cette rencontre me donne encore des frissons. Les gardiens m’avaient prévenu. Il ne reçoit que sur rendez-vous et il nous tient au courant, dans ton cas, il n’en est rien. Je fais savoir que c’est sa femme qui fut ma camarade de classe qui a organisé cette rencontre. Lorsque j’arrive, le boss qui m’a vu de loin me fait entrer dans sa voiture incognito. Il me conduit dans un lieu isolé, puis le sermon commence : « qui t’a dit de venir chez moi ! Tu marches sur un pot de fleurs, celle qui t’envoie ne connaît rien de ce que je fais, qui t’a dit de venir chez moi….

Mais qui t’a dit de venir chez moi… Il va répéter cette phrase au moins dix fois. Il parle en français, je réponds en patois… Quand je reprends le français…. Il réplique en patois. Des situations où tu es vivement agacé et tu préfères tout stopper, mais tu ne peux même pas quitter sur les lieux parce qu’il te faut finir ce que tu as commencé. Puis il me montre mon dossier qu’il avait reçu une semaine plus tôt dans la poubelle du coin et me dit maintenant de sortir de sa voiture dans les secondes qui suivent, me jette un dernier regard, un regard explosif.

Ce dernier regard me fit mesurer le restant de mon parcours jusqu’à la maison. Il démarra sa voiture, j’entendais le ronronnement lointain du moteur, des lueurs des fumées. Je regardai l’horizon, des moments de la vie qui découpent un être. J’étais comme une porte pesante qui se referme sur un caveau. Pauvre de moi-même, je l’avais cherché. Le courage qui se mêle à l’imprudence de rencontrer les gens par émotion est souvent très dangereux. Il y a quand même un qui m’a remis un costume en me disant comme tu aimes les costumes…voilà les costumes... va te chercher.

C’est avec ce regard que j’ai grandi. Une autre élite chez qui j’ai séjourné à Yaoundé alors que j’étais de passage a caché sa femme pendant tout le séjour comme si c’est elle que je venais chercher. On a souvent dit que mes allures de Play Boy, faisaient peur à mon entourage alors que mon sexe n’est qu’une couleuvre.

Un autre cas plus difficile, ici, nous sommes dans l’une des plus grandes entreprises du Cameroun qui fait dans l’alcool ; je m’y rends, et je demande l’intéressé, on m’annonce… Il demande qu’on vienne me dire qu’il a voyagé et qu’il sera de retour dans un mois. Une semaine plus tard, je l’aperçois dans mon quartier où il est venu réparer sa voiture. Je l’aborde et lui signifie que j’étais à son bureau, mais que je l’avais absenté. Il réplique en me disant qu’il était là, et décrit la chemise rouge que j’avais arborée…j’étais comme paralysé.

Aucun mot n’est plus sorti de ma bouche. Je l’ai quitté poliment. Lors de ma dernière visite au Cameroun, je suis allé saluer un grand élite administrateur de l’heure, je suis presque de la même génération que lui, il m’a presque ignoré croyant que j’arrivais d’un petit village du coin. Comme j'étais dans une tenue débraillée, il n’a même pas daigné me donner une chaise. Ce dernier m'a reçu au seuil de sa porte pendant 15 minutes ; il était assis et moi debout avant de se rendre compte à la dernière minute dans nos derniers échanges, que je vivais en occident, c’est en ce moment qu’il voulait changer d'attitude, lorsque je partais déjà. Les gens ne t'accueillent que lorsqu'ils voient un intérêt, tu n'intéresses personne lorsque tu n'es rien. J’ai fait d’autres rencontres plein d’humour dont je m’abstiens de relater.

Le plus dur fut ma rencontre avec cette élite de Ngoro à Casablanca lors de mon passage au Maroc, ce dernier pourtant avait les indices d’une bonne humeur.

Malgré les efforts que j’essayais de lui dire au sujet des liens que j’avais avec ses autres frères du pays, il est resté froid, indifférent et distant du premier jusqu’au dernier jour. Mais toujours le visage affable, rôle qu'il savait bien jouer. Il n’a abordé aucun commentaire sur les informations pertinentes de sa famille que je connaissais bien. Chacun de nous a une anecdote de ce genre dans son parcours de la vie. Mais une chose est à retenir…

Ces rencontres furent positives pour moi, parce que j’avais compris dès cet instant qu’il fallait se battre tout seul. Je n’ai plus jamais abordé des soi-disant élites. Les élites de Ngoro ne sont pas comme ceux de Bokito. Les élites ont beau être élégants, ils sont ce qu’ils sont, des personnes froides, égoïstes et très souvent jaloux de leur propre personne. Dans leurs fenêtres toujours closes, personne ne sentira leur merveille, qu’ils soient illustres parmi les illustres, ils ne peuvent rien et ils n’ont rien fait pour eux-mêmes, ça se vérifie même ici à Paris. Et quand tu émerges, on te calomnie partout. Celui qui est là depuis 40 ans fait des gamineries.

Ce sont des vestiges, il ne faut pas compter sur eux. Ils ne seront jamais tels qu’on les a imaginés. C’est avec les élites de Ngoro, que j’ai flotté dans l’irréel d’un ciel qui lampait les fumées de l’Homme Noir, cet égotisme contemplatif, cette méchanceté sans borne. Aider, c’est pourtant facile, je ne sais pas combien de Camerounais, j’ai positionné dans les entreprises quand j’étais directeur des ressources humaines. J’ai mis à profit toutes mes relations au service des frères camerounais et africains à plus forte raison les Mbamois ; du Gabon, au Sénégal en passant par la Mauritanie, l’Italie et la France, je n’ai fait que cela. Une cinquantaine de famille et je n’ai jamais été fatigué de le faire. Je n’ai rien perdu en le faisant. Au contraire, j’ai gagné en sérénité. C’est pour moi une joie d’aider, et j’ai l’impression de toujours progresser.

 

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