Me Harissou : « Il y a un malaise profond dans le Grand Nord »
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Me Harissou va très bien puisqu’il respire la santé et la forme. Il exerce ses activités d’élevage de bovins dans l’Adamaoua et ses activités internationales dans le domaine du droit foncier et de l’état civil. Il demeure Secrétaire Général de l’Association du Notariat francophone (ANF) et président du Comité de Gestion de la fondation Urgence Identité Afrique (UIAFRICA) qu’il a cofondée avec son confrère et ami sénégalais Me Moustapha Ndiaye hébergée par la Fondation Roi Baudoin à Bruxelles. Invité à Kigali au Rwanda pour intervenir à un Colloque organisé par l’Association des parlementaires d’Afrique (APF) en qualité d’expert en matière foncière, il a répondu aux questions du Messager concernant la « pétition des filles et fils « éclairés » du Grand Nord » publié à Garoua, le 4 juin 2022.

Le mémorandum intitulé « pétition des filles et fils "éclairés" du Grand Nord » publié à Garoua, le 4 juin 2022 présente le septentrion comme la partie « la plus résiliente du Cameroun mais aussi, la plus meurtrie et la plus désabusée par le Régime de PAUL Biya. ». Etes-vous en phase avec ces  affirmations ?
Je vous remercie de la marque de confiance que votre journal qui m’a soutenu dans les moments difficiles que j’ai vécus me témoigne aujourd’hui. Au sujet de la pétition, je voudrais d’emblée souligner que les constats qui y sont faits n’ont rien d’imaginaire. Ils ne souffrent d’aucune contestation. Et j’avoue que je l’ai signée immédiatement après l’avoir lue sans hésiter. Je conseille le pouvoir de Yaoundé de la prendre au sérieux parce qu’elle traduit le malaise profond qu’on sent actuellement dans le Grand Nord. L’atmosphère y est vraiment tendue à cause de l’injustice et du deux poids deux mesures que constatent les populations du Grand nord qui d’habitude discrètes parlent haut et fort maintenant. Il ne s’agit pas d’être en phase ou non mais de savoir si cette pétition est juste et mérite d’être prise au sérieux et j’y ai répondu dans mon propos liminaire. C’est la réalité indiscutable.

En effet, il est indéniable que depuis 1982 c’est grâce aux voix du Grand Nord que Biya et le RDPC  se sont maintenus au pouvoir mais qu’en retour, il n’a pas obtenu grand-chose pour son développement social et économique. Au contraire il a régressé dans tous les domaines, comme d’ailleurs pour l’ensemble du Cameroun. Aucune structure ou infrastructure, sociale, éducative ou économique digne de ce nom pendant trente-neuf (39) ans. Aucun investissement industriel significatif. L’insécurité s’y est définitivement installée comme le souligne la pétition avec les kidnappings dans l’Adamaoua, dans le Nord et Boko Haram dans l’Extrême-Nord. Est-ce qu’il y’a matière à une moindre discussion au sujet des constats faits par les pétitionnaires ? 

L’une des premières préoccupations des pétitionnaires concerne le corps du président Ahidjo que disent-ils, son successeur le président Biya « a catégoriquement refusé le rapatriement des restes enterrés au cimetière musulman Yoff de Dakar jusqu'au décès de sa veuve Mme Germaine Habiba Ahidjo. » Cette triste affaire est une préoccupation constante pour les populations du Septentrion, exprimée autant par la majorité des camerounais. Qu’en pensez-vous ?
Le retour des restes du Président Ahidjo est une affaire de tous camerounais, épris de paix, de justice, de tolérance, de pardon et partisans de la réconciliation nationale. Me Alice Nkom qui pour moi est la plus grande défenderesse de ce retour n’est pas originaire du Nord. Ironie de l’actualité vous constaterez que soixante (60) ans après l’assassinat de Lumumba par les colons belges, ses restes à travers sa dent sont arrivés à Kinshasa. Aux intellectuels panafricanistes qui passent le temps à vilipender l’occident sur lequel ils remettent tous les torts, en occultant l’incapacité des africains à se développer par eux-mêmes, je demande de faire la comparaison entre le Roi et le gouvernement belge et le président Biya et son gouvernement. En tout état de cause, force est de constater que les pétitionnaires au regard de cet évènement belgo- congolais ont eu raison de déclarer Biya forclos pour le rapatriement des restes d’Ahidjo et de son épouse qui se fera certainement tôt ou tard. 

Un autre épineux problème concerne « les nombreuses demandes réitérées par les familles des auteurs présumés du coup d'État manqué du 06 avril 1984 pourtant amnistiés par la loi d’amnistie de 1991, aux fins de récupération des restes de leurs disparus dans le but de les enterrer dignement et l'obtention des certificats de genre de mort pour la constitution des dossiers permettant d’initier des procédures judiciaires en vue d'obtenir des jugements d'hérédité et administratives pour accéder aux pensions et autres droits dus ». Qu’est ce qui selon vous, empêche ce douloureux dossier  d’aboutir ?
Le problème des auteurs du coup d’Etat manqué du 06 avril 1984 va dans le même sens de la réconciliation nationale, de paix, justice sociale de tolérance et d’empathie. Je ne peux pas cautionner un coup d’état quel qu’il soit mais à partir du moment où une loi d’amnistie a été votée et promulguée par le Président BIYA lui-même pourquoi la torpiller au lieu de l’appliquer ? Pourquoi ce cynisme de nos dirigeants ? Se sont-ils mis un jour à la place des veuves et des enfants ? Même les Ministres et autres pontes du régime qui ont douloureusement vécu ces évènements à côté comme Dakolé, Issa Tchiroma devant lesquels on est venu les extraire les insurgés pour aller les exécuter à Mbalmayo et qui ont passé sept (07) ans en prison pour rien, n’ont pas aidé à trouver des solutions pour redonner un semblant de sourire aux veuves et enfants de leurs codétenus. Ni épauler les rescapés qui n’ont pas recouvré leurs droits. Je me pose souvent la question de savoir si nous sommes encore dans un pays normal. Le cas du Capitaine Guérandi Mbara est un autre sujet de préoccupation. Impliqué dans le putsch avorté d’avril 84, il avait réussi à s’échapper.

Pensez-vous comme l’a prétendue la presse qu’il n’est plus en vie ? Le cas de Guerandi relève de la mal gouvernance judiciaire qui règne dans notre pays. Dans un pays où la justice fonctionne normalement, le Procureur de la république du Tribunal de Grande Instance de Yaoundé aurait ouvert une enquête en septembre 2014 dès que la nouvelle de son assassinat a été rendue publique à la une de Jeune Afrique avec moult détails allant jusqu’à donner les noms des personnes qui ont mené l’opération d’autant plus que Jeune Afrique est un journal crédible et digne d’intérêt. « L’Etat a laissé mourir le barrage hydroélectrique construit par les chinois alors que les solutions sont là pour la réhabiliter ». 

Le cas Marafa est évoqué comme ayant « été arbitrairement arrêté et embastillé à cause de ses ambitions politiques légitimes » et condamné pour une infraction inédite. Il a été reconnu comme « prisonnier politique » par le groupe de travail de l'Onu sur la détention arbitraire à travers un Avis rendu le 27 avril 2016, qui a demandé sa libération immédiate. Mais le ministre Marafa demeure toujours détenu. Pensez-vous qu’a delà de sa condamnation, il y a des non-dits qui justifieraient sa détention ? 
Les cas de Marafa, Iya, Vamoulké rentrent dans ce cadre puisqu’ils sont typiques de l’instrumentalisation de la justice par l’exécutif qui l’a transformée en outil par excellence de purge et des règlements de comptes. L’injustice constatée pour le cas de Marafa notamment est scandaleuse. Il a été condamné sans preuve pour un crime qui n’existe pas dans le Code pénal camerounais. Le juge pourtant reconnu comme l’un des meilleurs du Cameroun qui a dû aller se cacher pendant des jours pour rédiger son Arrêt n’a pas pu résister à la pression. Il a été contraint d’utiliser une jurisprudence de 1902 qui n’a rien à voir avec l’infraction du détournement de deniers publics puisqu’il s’agissait d’un détournement de mineur, donc relative aux mœurs. Comble de l’injustice, comme aucun crime n’est parfait, l’Arrêt de la Cour Suprême qui l’a condamné définitivement à vingt ans de prison a été rendu par le Juge avant la date de l’audience.

Les déclarations de Meva’a Meboutou qui a reconnu devant le Tribunal de grande instance de Yaoundé qu’il n’a reçu aucune instruction de payer de la part de Marafa et celle de Me Akere Muna, en tant que Conseil de l’Etat dans l’affaire de l’avion aux USA qui a avoué que Marafa était innocent et qu’il a transigé en procédure d’arbitrage avec les sociétés Gia, Boeing et a ramené en compensation un avion et une importante somme d’argent qu’il a remis au gouvernement camerounais n’ont pas été prises en compte. Cerise sur le gâteau, monsieur Yves Michel Fotso, reconnu comme auteur principal du crime par le juge a été élargi par le président de la République et est en train de se la couler douce loin du Cameroun. La résolution de l’Onu que la pétition a visée continue d’être ignorée par le président de la République. S’agissant de votre question sur mes liens avec Marafa, je voudrais préciser que le notaire est un Officier public et un juriste qui est au service des citoyens.

Donc je n’étais pas le notaire de Marafa mais un notaire tout court. Mais, je confirme que je suis son ami d’enfance et le reste jusqu’aujourd’hui. Je suis un homme de principe qui a reçu de mes parents une éducation qui sacralise l’amitié et la dignité. Mais, à vrai dire normalement tout être humain épris de justice, des droits et de la dignité de l’homme devrait soutenir Marafa qui demande à être évacué comme les autres sur la base d’un dossier médical crédible et solide. Une vraie justice Kafkaïenne ! 

Les grands projets de développement comme les barrages de Lagdo, Maga, Mokolo, Chidifi, Mbakaou ; ceux de la lutte contre la sécheresse (Sahel vert), les milliers de forages prévus et même budgétisés pour certains, etc.… ont été abandonnés ou bloqués. Il en est de même pour l'agroalimentaire et l'agro-industrie. On notera qu’à l’extrême Nord comme dans le NOSO l'insécurité gangrène et atteint aujourd'hui un niveau insoutenable et chronique avec les kidnappings, paralysant les activités économiques… 
Il est vrai que toutes les régions du Cameroun connaissent les problèmes liés au sous-développement. Mais, sans doute la situation du Grand Nord est la plus grave. Les trois régions sont dernières dans tous les domaines. Pourtant comme il est dit dans la pétition, Ahidjo avait posé les jalons de leur développement. Pour l’Extrême-Nord il avait réglé le grand problème d’eau avec la construction des trois barrages de Maga, Mokolo, Chidifi. Il fallait juste mettre en place les projets d’irrigation pour chacun d’eux. Pour celui de Maga en plus de la riziculture et l’agro-industrie du riz, il y avait un financement japonais pour le développement de la pêche. Le barrage de Chidifi devait alimenter le Mayo-Louti, le Mayo Kani et le Mayo Danay en eau potable. Celui de Mokolo, Mora en eau potable etc…

Savez-vous que la Semry qui est devenue une loque aujourd’hui exportait du riz parfumé de premier choix vers l’Europe, déjà dans les années 1970 ? Savez-vous que l’hôpital de Yagoua construit et équipé par les italiens était l’un des  hôpitaux les plus modernes du Cameroun en 1982 ? Aucune agro-industrie et aucun des projets industriels prévus à Lagdo n’a vu le jour. D’ailleurs, l’Etat a laissé mourir le barrage hydroélectrique construit par les chinois alors que les solutions sont là pour la réhabiliter. Il suffit de monter un bon dossier pour chercher les financements internationaux afin de désensabler la Bénoué de l’amont jusqu’en aval. Les grands bailleurs de fonds internationaux n’attendent que ce genre de projet. D’autant plus que la Bénoué arrose trois pays membres de l’Autorité du Bassin du Niger dont le siège est à Niamey : le Cameroun, le Niger et le Nigéria. Quand nous avons voulu relancer le développement de Lagdo en créant une véritable agropole autour de la SAIB S.A. que nous avons fondée en 2001 avec l’accord du gouvernement, la Présidence a bloqué notre dossier foncier pour tuer notre  projet. Aujourd’hui, les investissements de plus de deux milliards (2 000 000 000) Fcfa que nous avons effectués en aménageant les terres, en installant une ferme pilote et le machinisme agricole, en acquérant une usine complète de décorticage et d’ensachage du riz et du maïs qui dort dans les conteneurs sont entrain de pourrir depuis 2004.

Nous aurions pu produire au moins 150 000 tonnes de riz et 150 000 tonnes de maïs sans oublier les fruits et légumes que nous destinions à l’exportation vers les pays du golfe. La Fao et le Fida dont les envoyés ont été reçus par le président de la République étaient prêts à appuyer le projet. Mais le dossier est enterré à la Présidence de la République. Aujourd’hui, le Cameroun importe près d’Un million de tonnes de riz (803 505 tonnes 2019 source agence Ecofin Ndlr). Pour le maïs il a importé pour 260 millions de US en 2020 soit plus de cent cinquante milliards (150 000 000 000) Fcfa. Voyez-vous l’impact négatif causé à la balance commerciale du Cameroun ?

Avec la production de la SAIB et celle des cultures familiales, nous aurions réalisé l’autosuffisance alimentaire au Cameroun, satisfait les sociétés brassicoles et exporté vers le Nigéria et les pays de la Cemac. Rendant ainsi notre balance commerciale largement excédentaire en évitant la fuite des capitaux et dopant l’emploi des jeunes. Au regard de ce constat, comment voulez-vous qu’on ne dise pas que le gouvernement bloque exprès et sciemment le développement du Grand Nord ? La pétition a-t-elle tort de le déclarer ? 

L’ensemble du Cameroun est logé à la même enseigne.
C’est exact. Mais « nul ne peut être mieux défendu que par soi-même ». La notion de communauté est contenue dans la constitution avec la distinction introduite entre les autochtones et les allogènes. Chaque communauté a le droit de se plaindre et de revendiquer. Après, rien n’empêchera de les agréger toutes et de s’entendre pour mener des actions communes et coordonnées par l’ensemble des communautés des catégories sociales oubliées et abandonnées en vue du changement et de l’avènement d’une troisième république moderne où règne la justice sociale, offrant l’égalité des chances à tous les camerounais quelques soient leurs religions, sexes, appartenance ethnique et communautaire dans un système même fédéral pourquoi pas ?

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