Le poulet et la guerre des couteaux
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Le débat actuel sur le continent est celui de l’attitude des Africains face au conflit russo-ukrainien. La question qui se pose est celle-ci : « quelle attitude devrait adopter l’Afrique face à l’invasion russe en Ukraine ? » Soutenir Poutine ou suivre les Occidentaux aux côtés de l’Ukraine ? Beaucoup pensent toutefois que c’est la realpolitik qui devrait inspirer la conduite de nombreux États africains face à cette guerre.

Le conflit qui se passe sur les bords du Dniepr est sans doute le plus dangereux et le plus susceptible de déclencher une troisième guerre mondiale depuis la fameuse crise des missiles de Cuba en 1962. Les chars russes à Kiev revêtent une signification autrement plus alarmante que les mêmes à Budapest ou à Prague pendant la guerre froide. Il y a ici, comme par le passé, deux blocs qui s’affrontent. C’est vrai la guerre n'est plus froide et le second bloc a été réduit à sa portion congrue depuis l'éclatement de l'Union soviétique en 1991. N'empêche, l'alignement automatique règne encore comme il a toujours régné.

Où se trouve l’Afrique dans cette guerre des couteaux ? Devrait-elle s’aligner derrière un bloc ? En réalité la position de l’Afrique reste très illisible et ambiguë. Et c’est tant mieux. Le 2 mars dernier, malgré les impacts attendus sur le continent et le vote massif des pays occidentaux, une vingtaine de pays africains ont préféré s'abstenir ou carrément décidé de ne pas prendre part au vote en faveur de la résolution qui exigeait que ‘’la Russie cesse immédiatement de recourir à la force en Ukraine’’. Si cela agace jusqu’au Berlaymont à Bruxelles où Mme Ursula Von der Leyen, présidente de la commission européenne, envisage même de sanctionner les pays africains qui n’ont pas apporté leur soutien au bloc occidental, beaucoup d’Africains se réjouissent de cette neutralité. Répondant à une question concernant la position des Africains sur la guerre en Ukraine, l’artiste ivoirien Alpha Blondy a déclaré : « Quand deux couteaux se battent, toi, le poulet tu te tais… ». C’est un adage africain bien connu qui dit : « le poulet ne va pas à la guerre des couteaux ».

Mais vraiment ?

L’apparente neutralité des Africains est, en réalité, un soutien voilé à la Russie. Les Occidentaux l’ont vite compris et certains n’hésitent  plus à affubler les Africains de tous les noms d’oiseaux. Les Africains, eux, y sont habitués. « Quelle naïveté de la part des Africains que de s’imaginer que Poutine soit moins hégémonique dans ses gênes que les occidentaux ! » a même écrit un internaute. Mais aucun Africain n’est naïf. Personne sur le continent n'ignore que les Russes ne sont pas des enfants de chœur. Personne en Afrique ne pense que demain les Russes débarqueront avec des sacs d'argent pour les déposer sur leurs tables. L’attitude des Africains est tout simplement un rejet de l’Occident.

Les Africains rêvent désormais de la possibilité d'avoir un choix à faire parmi leurs partenaires et interlocuteurs d’affaires. Les partenaires historiques de l'Afrique n'ont pas, jusqu'ici, permis au continent de maitriser son développement. Au contraire ils se sont illustrés par des actes repréhensibles, condamnables, de spoliations des biens et une volonté d'imposer une pensée unique aux peuples africains. Ce qui n’a pas aidé ces peuples à se développer.

« Avec la guerre en Ukraine, les tenants de la mondialisation forcée prennent l’eau et se noient ; les peuples semblent heureux de se retrouver, d'épouser leurs désirs et leurs libertés ; ils font du pied de nez à l'Occident qui s'empressait de faire d'eux ce qu'ils ne voulaient pas devenir », a écrit Calixte Beyala, écrivaine franco-camerounaise. Même si « on voit encore des Africains, y compris ceux qui sont censées être réfléchis, accepter les fadaises médiatico- propagandistes tenues sur la guerre préemptive russe en Ukraine », en réalité, « la guerre de la Russie en Ukraine travaille en faveur du rééquilibrage stratégique sur l’échiquier planétaire de la puissance », fait remarquer le politologue Mathias Eric Owona Nguini. Avant d’ajouter :

« le combat engagé par Poutine pour maintenir des corridors de respiration dans le pourtour de la Russie n'est pas seulement stratégique mais aussi civilisationnel. Il est associé à celui de la Chine soumise au même harcèlement sécuritaire et identitaire que la Russie car la géosphère occidentale largement guidée par une optique de choc des civilisations contredit en permanence son affichage qui laisse croire qu’elle est pour le dialogue inter civilisationnel (…).

La nouvelle dynamique du monde qui cherche à se mettre en place et que porte les puissances émergentes qui sont aussi des puissances renaissantes (Chine, Russie, Brésil, Inde mais aussi Turquie et Iran et peut - être demain Indonésie, Pakistan, Egypte, Nigeria, Algérie ou Ethiopie ou rdc ), est une dynamique qui met en question le double monopole d'administration de la valeur et du bonheur ou d'administration de la peur ,de la douleur et de la peur dont les puissances occidentale s' étaient dotées dans le cadre de la colonisation capitalistique du monde vécu et vivant ainsi que de la colonialité occidentalo-centrique du pouvoir planétaire . Cette dynamique, déjà exprimée par l’action contre-hégémonique de la Chine au plan économique, se complète et complexifie au moyen de l’action contre - hégémonique de la Russie au plan stratégique. (…). L’action de Poutine s'inscrit dans un mouvement contre hégémonique des empires non occidentaux en reconstitution contestant l’emprise dictatoriale de l’Occident sur le monde dont la réalité illibérale et autoritaire contraste avec l’affichage libéral et égalitaire ».

C’est en cela que le combat actuel de Poutine a un sens pour les Africains et constitue un espoir pour l’avenir des Africains qui attendent cet avènement pour se repositionner. Le poulet n’a vraiment rien à faire quand deux couteaux se battent ? Pas si sûr. Si le poulet ne prend pas le risque de se faire couper par l’un des couteaux, il peut au moins en profiter pour se refaire une santé. Le retour de la Russie en Afrique a donné, loin s’en faut, l’espoir d’une nouvelle, d’une autre façon de faire, de concevoir, de penser. Penser l’économie, penser les relations bilatérales et multilatérales, penser le développement. La victoire de Poutine en Ukraine permettra, à coup sûr, de redéfinir un nouvel ordre mondial. Même Joe Biden s’y attend désormais. Mais il voudrait encore le diriger. Encore ? Ce nouvel ordre mondial devra nécessairement, obligatoirement bénéficier aux Africains.

L’unipolarisation du monde, imposé par l’Occident, n'a jamais profité à l'Afrique. Elle s'est plutôt accompagnée du racisme, de spoliations, de brimades, de la volonté d'imposer une pensée unique, etc. Ce qui a complètement désorienté le continent. La bipolarisation pourra, elle, réussir là où l'unipolarisation a échoué. Sachant que les deux blocs qui s'affrontent sont diamétralement opposés que ce soit sur le plan culturel, idéologique ou philosophique, il y a lieu d'espérer que cette fois-ci l'Afrique saura tirer son épingle du jeu. Il n’y a donc pas de naïveté à espérer que les économies africaines pourront se repositionner avec le rééquilibrage annoncé et faire basculer la balance à leur avantage. C'est le vœu de nombreux Africains qui espèrent que ce qu’ils ne pourront pas réussir avec les uns, ils le réussiront avec les autres. 

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