Les Zaraguina et la criminalité itinérante : Entretien avec Déli Sainzoumi Nestor
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Monsieur Déli Sainzoumi Nestor n'est pas homme à faire les choses à moitié. Après avoir disséqué et dénoncé le phénomène des prises d'otages contre rançon, ses causes et ses conséquences dans un premier ouvrage intitulé Penser les prises d'otages contre rançon (2017), il revient avec une deuxième publication sur la terrible thématique du banditisme transfrontalier dans le bassin du Lac Tchad. Une zone jadis prisée par les touristes pour la beauté de ses paysages et sa faune d'une richesse exceptionnelle ; un coin de paradis pour les riverains eux-mêmes qui auparavant vivaient heureux des revenus de leurs activités agro-pastorales, et qui du jour au lendemain s'est transformé en un enfer sur terre. Où des bandits armés jusqu'aux dents paradent pratiquement à ciel ouvert, au vu et au su de tous, y compris des autorités locales qu'ils peuvent se permettre de narguer et même de kidnapper si elles ne se montrent pas complaisantes. Puis, une fois que les hors-la-loi se sont servis en bétail et en otages, la caravane retourne tranquillement dans la forêt avec le butin, sans qu'un chien n'aboie. Les dirigeants des pays concernés sont pour ainsi dire dépassés par les évènements, avec des gouvernements à bout de force et d'inspiration, ou simplement peu disposés à faire des concessions politiques pour asseoir une stratégie fusionnelle qui pourrait permettre de faire front commun dans une guerre asymétrique où l'ennemi se trouve avantagé par son artillerie moderne et sa parfaite connaissance du terrain. Les spécialistes et autres chercheurs parlent désormais d'une zone de non-Etat, avec des dénominations à faire peur qu'on croirait empruntées à une titraille de film d'horreur ou d'un mauvais Western en noir et blanc : ZARGINALAND (Tadamm!...) ; LE TRIANGLE DE LA MORT ; NO MAN'S LAND, etc. 

Les Zaraguina et la criminalité itinérante, c'est l'intitulé de cette deuxième livraison de Déli Sainzoumi Nestor. Un livre traduit en six langues qui se présente comme une suite logique à son précédent ouvrage cité plus haut, et où l'auteur tchadien se consacre davantage à la réflexion, sur comment résoudre l'équation zaraguineuse à plusieurs inconnues ; il pense et propose une vingtaine de directives qui selon ses analyses pourraient aider à solutionner, si ce n'est à minimaliser la capacité de nuisance des Zaraguina, ces bandits de grands chemins que l'auteur qualifie de « spadassins » ; ces coupeurs de routes (et de têtes) qui font la loi dans les régions transfrontalières du Tchad, du Cameroun et de la République Centrafricaine.

Palabre Intellectuelle : Merci à vous, M. Déli Sainzoumi Nestor, de nous accorder cet entretien exclusif ; un échange sur le phénomène du grand banditisme rural qui sévit impitoyablement dans la zone du bassin du Lac Tchad. Comme nous l'avons précisé à l'entame, vous êtes écrivain (et journaliste) de nationalité tchadienne, et vous avez déjà commis deux ouvrages sur la thématique qui nous intéresse. Vous avez également signé plusieurs articles publiés dans divers médias indépendants où vous exposiez vos analyses sur des affaires de prises d'otages contre rançon. La première question qui nous vient à l'esprit est une question multiple : Les Zaraguina, qui et quels sont-ils ? Que veulent-ils ? Quelles sont leurs motivations, si tant est qu'ils en eussent ? Mis à part l'instinct bestial et sanguinaire qu'on pourrait leur soupçonner, qu'est-ce qui les fait courir ?

 Déli Sainzoumi Nestor : Après plusieurs missions de reportages pour le compte des journaux, j’ai pu recouper les informations pour boucler mes investigations en ce qui concerne l’identité des acteurs de ce crime organisé ; leur mode opératoire ainsi que leurs motivations et les enjeux de ce phénomène.  Il se trouve que les bandits qui opèrent dans cette zone d’endémicité, cette bande transfrontalière que partage en commun le Tchad, le Cameroun et la Centrafrique sont de diverses nationalités. Ce sont plusieurs groupes organisés dans lesquels se trouvent des Tchadiens, des Centrafricains, des Camerounais, des Nigérians, des Nigériens et des Soudanais. De prime abord, il s’est agi du gain facile, la recherche de pitance. Au départ, cette pratique était assimilable à un fond de commerce juteux. Plus la situation a duré, plus les bandits se sont rapprochés et ont noué des alliances. Ce qui nous conduit à dire qu’à partir d’un simple banditisme rural, nous sommes arrivés à une criminalité aux motivations politiques avérées. Les Zaraguina, qui sont-ils ? Il faut noter que les éléments du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR) du Cameroun ont souvent fait face aux malfrats dans l’espace transfrontalier qui sépare le Cameroun du Tchad. Ces affrontements se sont souvent soldés par des morts et des blessés. Et de manière fréquente, les éléments du BIR ont retrouvé, sur les corps des bandits tués, des pièces d’identité qui déterminent leur nationalité et surtout leur appartenance à l’Armée Nationale Tchadienne (ANT). On peut citer un cas parmi tant d’autres, rapporté par la presse camerounaise en 2010, lors de la remise du corps d’un caporal tchadien au consul de Garoua. Je le disais, les malfrats qui écument nos frontières sont de plusieurs nationalités. Cette pluralité de nationalités leur permet de franchir aisément les frontières. Parmi eux, se trouvent des bandits ordinaires, mais il y a aussi des militaires déflatés qui mettent à profit leur savoir militaire pour survivre à travers ces actes contraires à la morale. Les crises centrafricaines et soudanaises ont aussi favorisé le développement de cette criminalité transnationale. Mais le grand lot des malfrats nous vient de la République centrafricaine. Ceux-ci sont complétés par des ex-combattants tchadiens qui ont été utilisés dans la campagne centrafricaine. Ces derniers, après avoir porté au pouvoir en Centrafrique François Bozizé, en mars 2003, étaient priés de rentrer chez eux, mais beaucoup sont restés dans la zone des Trois frontières pour prendre en otage les enfants des éleveurs peulhs et d’autres paisibles citoyens. Ces combattants sont prêts à éliminer tous ceux qui peuvent les empêcher de commettre leurs forfaits. Sachant que les Etats sont dans l’incapacité de contrôler leurs frontières, ces groupes de criminalité organisée ont pris langue avec des groupes terroristes de Boko haram. C’est pour cela qu’en mars 2020, l’ancien président du Tchad, Idriss Déby Itno a déclaré que la rançon que récoltent les ravisseurs ravitaille les terroristes de Boko haram. Je peux dire dès à présent que ce qui se déroule sur nos frontières a des liens étroits avec le terrorisme. Et même au regard de la loi, les pratiques des Zaraguina constituent un acte de terrorisme ; puisqu’après chaque prise, les ravisseurs mettent la pression à la famille de l’otage, menacent la personne enlevée et sèment la terreur sur leur passage. En cas de non paiement de la rançon demandée, ils exécutent l’otage.

 Le deuxième chapitre de votre ouvrage est une vraie chronique de l'horreur. Il fait part de centaines, voire des milliers de personnes enlevées au cours des deux dernières décennies, dont beaucoup ont fini pendues à des arbres ou purement et simplement décapitées, condamnées à une mort effroyable pour non paiement de la rançon exigée. Certains parents ont vu leurs progénitures kidnappées plusieurs fois, et ont dû à chaque fois brader des récoltes ou du bétail pour verser une rançon d'au moins un million de francs par enfant. Vous parlez, calculette en main, de milliards de francs dépouillés ainsi à de pauvres paysans. Des milliers de têtes de bétail ont été emportées par les ravisseurs. Des aires d'habitations naguère populeuses et productives se sont métamorphosées en villages-fantômes, du fait de malheureux paysans terrorisés qui abandonnent tout derrière eux, troupeaux, maisons et champs cultivés, pour aller se réfugier dans les zones urbaines, sans ressources, à la merci de la providence. Comment l'Etat, les dirigeants des pays concernés en l'occurrence justifient-ils une telle faiblesse militaire, un manquement aussi manifeste aux responsabilités de l'autorité étatique que sont le maintien de l'ordre public, la protection des citoyens et la sécurisation de leurs biens ?

 Cela fait déjà des décennies que cette situation perdure. Les Etats concernés par cette criminalité transfrontalière tardent à lui donner une réponse conséquente. Il est vrai que chaque pays a sa particularité, ses stratégies de lutte. Mais globalement, on déplore l’inefficacité des Etats. La République centrafricaine, par exemple, n’est qu’une victime de ce désordre. Les rebelles, les combattants tchadiens et les éleveurs peulhs utilisent son espace pour toute sorte de désordre. Ces trois acteurs ont contribué, chacun à sa manière, à déstabiliser le Nord de la Centrafrique. Avant l’arrivée des mercenaires du groupe Wagner, le Nord de la Centrafrique était livré aux pillages, aux vols et à la criminalité. Les populations ont souvent cherché refuge au Tchad et au Cameroun. Le pouvoir de Bangui était incapable de sécuriser ses frontières. Le Cameroun pour sa part a déclaré très tôt la guerre aux ravisseurs. En avril 2017, le président Paul Biya, lui-même, lors d’une cérémonie de triomphe de la 35ème promotion de l’Ecole Militaire Interarmées (EMIA)  a instruit et envoyé des éléments du BIR dans l’Adamaoua pour lutter contre ces forbans. Du côté tchadien, rien ne se fait. Certes, le Chef de l’Etat, par un décret n°066 de février 2020, a créé dans le Mayo-Kebbi une zone de défense et de sécurité pour lutter contre les narcotrafiquants, les bandits de grands chemins et les preneurs d’otages contre rançon. Mais les éléments envoyés sur le terrain ne sont pas à la hauteur de leur mission. Beaucoup de soldats se sont rendus coupables de plusieurs exactions, entre autres meurtres, viols, séquestrations des paysans. Ces soldats tchadiens envoyés dans la partie Sud-ouest du pays pour lutter contre les ravisseurs sont allés plutôt accentuer l’insécurité. Ce qui fait dire aux observateurs que le régime MPS (ou Idriss Déby Itno) était de connivence avec les preneurs d’otages. Les présumés auteurs ou complices des enlèvements arrêtés et remis à la justice tchadienne ne sont jamais jugés et condamnés. Depuis la première alerte que j’ai donnée en juillet 2003 à nos jours, le gouvernement n’a pas posé un acte concret qui peut être considéré comme la preuve de son engagement dans la lutte contre la criminalité itinérante. Pourtant, la menace est réelle et persistante si l’on s’en tient aux chiffres. Au Cameroun, rien que dans l’arrondissement de Touboro, il y a eu plus de 120 enlèvements en 2020. En février 2021, un ancien député de RDPC du Mayo Rey a été enlevé, contrairement aux déclarations du Gouverneur Kildadi Taguiéké Boukar qui avait déclaré : « Aucun enlèvement depuis le début de l’année dans l’Adamaoua » (L’œil du Sahel du 21 juin 2021).

Les conséquences sont d'ordre social et économique ; vous en énumérez un bon nombre dans votre ouvrage, Les Zaraguina et la criminalité itinérante : des écoles fermées ; des populations sans cesse dépouillées du fruit de leur labeur ; des familles endeuillées, disloquées ; des villages désertés ; des activités agro-pastorales mises à mal ; des marchés périodiques infréquentables du fait de la circulation des biens et des personnes devenue trop risquée ; bref, une vie devenue invivable. La peur et la psychose règnent en maîtres, comme dans le couloir de la mort. Ne serait-il pas juste et honnête, pour un gouvernement qui se veut responsable dans ses attributs, d'envisager des réparations ou à tout le moins des compensations à l'endroit des victimes ? Auriez-vous eu connaissance de quelque mesure entreprise dans ce sens ?

Pour l’instant, rien ne se fait en faveur des victimes des enlèvements qui se comptent par milliers au Tchad, en RCA et au Cameroun. C’est pour cette raison que dans le livre Les Zaraguina et la criminalité itinérante, l’une de mes propositions prend en compte votre préoccupation : créer un fonds de garantie pour l’indemnisation des préjudices causés aux ex-otages ou à leurs familles ; lever des fonds pour des Programmes d’investissements prioritaires (PIP) en faveur des populations des trois frontières victimes des prises d’otages. Pour moi, il est un devoir et un impératif pour les pouvoirs publics d’accompagner les victimes de cette crise. Mais nos gouvernants font la sourde oreille face aux cris des populations. Il y a de cela onze ans, à Matta-Léré (Sud-ouest  du Tchad), les villageois membres des comités d’autodéfense ont exécuté un chef de village et trois de ses notables complices des ravisseurs. Suite à ce drame, il y a eu des arrestations en cascade, une dizaine de villageois sont morts dans une cellule exiguë de la gendarmerie locale ; d’autres présumés auteurs de ces meurtres ont été déportés à N’Djaména et ont passé de nombreuses années en prison avant d’être relaxés pour infraction non constituée. Mais l’Etat n’a rien fait en faveur des familles des victimes et de ceux qui sont passés par la prison. C’est révoltant ! Malgré cela, les ravisseurs continuent de sévir dans cette localité frontalière très poreuse avec le Cameroun. Les preneurs d’otages continuent de narguer la population sous le regard impuissant des forces de défense et de sécurité. Voilà pourquoi, quelque part, je dis qu’il y a un sentiment de désétatisation qui anime les esprits des victimes des prises d’otages. Les partenaires au développement sont informés de ce qui se passe, mais pour des raisons diplomatiques, ils hésitent à répondre au cri de ces populations qui ne savent plus à quel saint se vouer.

Vous avez consacré un chapitre de votre livre à l'énumération des propositions que vous suggérez pour essayer de juguler l'ampleur des exactions sauvages des Zaraguina ; propositions que vous avez déclinées en une vingtaine d'articulations. Pourriez-vous résumer les grandes lignes de votre plan de riposte, pour la gouverne de nos lecteurs ?

En effet, après avoir revisité les quelques tentatives des acteurs locaux et des Etats concernés par cette crise, j’ai réalisé que les échecs enregistrés dans la lutte viennent de la non prise en compte par nos gouvernants de cette question de criminalité itinérante. D’où mes 20 réponses concrètes déclinées en trois axes principaux. D’abord, je propose aux gouvernants de faire de la lutte contre les prises d’otages une politique publique. Il s’agit de faire de cette lutte contre les ravisseurs, une question globale. En tenant compte des modes opératoires des  bandits, il m’est venu l’idée de la création d’une force mixte dans la zone des Trois frontières ; le plus important, c’est la négociation d’une coopération militaire dans l’espace CBLT. Aussi, souligné-je que la vraie lutte passera par le renseignement. Il est donc indispensable que les Etats créent une plateforme régionale pour les échanges d’informations ; qu’il y ait des points focaux dans les villages pour faciliter l’alerte en cas de prise d'otage ; que les gouvernants associent les villageois à la lutte à travers des campagnes de sensibilisation. Ce qui aboutira sans conteste à la formation et à l’équipement en logistique des membres des comités de vigilance à travers les villages. Cela se fait déjà au Nord Cameroun dans le cadre de la lutte contre Boko haram. Il suffit de s’inspirer de ces expériences pour mieux organiser la lutte contre les ravisseurs. Ensuite, j’interpelle la chaîne judiciaire en disant qu’il faut poursuivre et démanteler les groupes criminels. Pour moi, si les Etats membres de la CBLT s’accordent à lutter contre les criminels transfrontaliers, personne ne tolérera la présence des ravisseurs sur son territoire, sachant que les rançons alimentent le terrorisme. Chaque Etat doit mettre en application les instruments juridiques qui existent pour sanctionner les complices et auteurs de ces actes de terrorisme. Le dernier axe de mon plan de riposte prend en compte l’aspect accompagnement des victimes. Que les Etats identifient et donnent plus d’attention aux populations victimes des enlèvements contre rançon à travers un accompagnement juridique et psychosocial ; parce qu’aujourd’hui dans nos villages, beaucoup de personnes sont traumatisées. Je demande aux Etats d’initier des politiques de développement hydro-agricoles dans les zones touchées pour permettre aux populations de sortir de la pauvreté. Pour ce faire, il est nécessaire de créer des infrastructures routières, de rapprocher les établissements bancaires et sanitaires des populations, de créer des fonds de garantie pour l’indemnisation des victimes. En un mot, il faudra des Programmes d’investissements prioritaires dans les provinces victimes, comme ce qui se fait partout ailleurs dans les zones où il y a des crises humanitaires.

Si nous nous projetions dans l'avenir, dans dix ou vingt ans, à quoi pourrait-on s'attendre si rien n'est fait pour mettre les Zaraguina hors d'état de nuire ?

Ce qui se passe actuellement sur les frontières des pays du bassin du Lac Tchad est lié aux guerres civiles et aux phénomènes des rebellions armées récurrentes. Aussi, la prolifération des armes légères et de petits calibres vient-elle exacerber les phénomènes du banditisme transfrontalier, de conflits intercommunautaires et du terrorisme. Cela dit, d’ici à l’horizon 2025, si rien n’est fait pour éradiquer les enlèvements des personnes sur nos frontières et pour limiter la perméabilité de nos frontières, on assistera à la mort de l’élevage ; car chaque année, les preneurs d’otages contre rançon délestent les éleveurs de milliers de têtes de bœufs. Ce manque à gagner oblige des éleveurs à abandonner l’élevage pour éviter la multiplication des prises d’otages. L’insécurité transfrontalière est aussi un véritable frein au développement de l’agriculture. De peur d’être pris en otage, de nombreux paysans limitent leurs déplacements et réduisent leurs espaces cultivables. La situation devient de plus en plus inquiétante surtout que les membres de la secte Boko haram alimentent désormais leur sale guerre à travers les prises d’otages et le pillage des boutiques et greniers. Je réalise que ces grands réseaux de criminalité transnationale sont une menace réelle pour la sous-région. Les quelques tentatives de sécurisation de nos frontières ne sont que de la poudre aux yeux. Nous sommes au milieu du gué et le risque d’une crise humanitaire est imminent.

Enfin, vous vous êtes posé la question plus d'une fois dans votre livre ; permettez que nous vous la posions à nouveau :« A qui profite le crime ? »... On parle quand même là de milliards de francs « collectés ». Pourrait-il s'agir encore des débordements de quelques drogués en soif d'émotions fortes, ou de coupe-jarrets en manque d'argent pour entretenir les bonnes femmes et se la couler douce dans les milieux de la luxure, selon le schéma classique qu'on connait au vulgaire bandit ? Ou serait-il plutôt raisonnable de spéculer aussi sur une éventuelle thèse complotiste de quelques grands ambitieux tapis dans l'ombre ou fondus dans la société, et qui à travers ces activités criminelles et macabres seraient en train de se constituer un trésor (de guerre) ? Qui tire les ficelles ; qui aurait intérêt à ce que la zone des régions transfrontalières du Tchad, du Cameroun et de la République Centrafricaine soit incontrôlable ; l'hypothèse même d'une ingérence étrangère est-elle envisageable ?

A qui profite le crime ? Il faut dire simplement que ce qui était au départ un banditisme rural selon les termes propres du Professeur Issa Saïbou, s’est mû en banditisme transnational dont les acteurs sont des ex-combattants tchadiens, des anciens rebelles. Car, sous Idriss Déby Itno, les rançons n’étaient autre chose que des butins de guerre. Aujourd’hui, ce désordre sur nos frontières profite à Boko haram qui alimente sa guerre grâce aux prises d’otages.

Merci encore, M. Sainzoumi, d'avoir bien voulu répondre à nos questions. Une dernière, justement, pour sortir de cet entretien : Avez-vous l'impression d'être entendu, depuis que vous menez ce combat ?

Merci à Palabre intellectuelle de s’intéresser à mes travaux de recherche et surtout de me donner une telle opportunité pour en parler. Mes ambitions, en effet, se trouvent résumées dans le titre de mon premier livre sur cette thématique : Penser les prises d’otages contre rançon. J’ai souhaité, dès le départ, que cette question soit au centre des débats. J’en appelais mes confrères journalistes à jouer leur rôle en se distinguant par la capacité d’informer, d’alerter l’opinion sur ce phénomène. Aujourd’hui, je trouve satisfaction lorsque les médias camerounais et tchadiens ouvrent des débats, réalisent des reportages et interviews sur cette question des prises d’otages. Le débat est constamment maintenu sur cette question à travers les réseaux sociaux. C’est justement de cela qu’il s’agit lorsque j’écris Penser les prises d’otages. Ce qui veut dire que ma publication de 2017 a porté des fruits. Depuis lors, lorsqu’il y a un enlèvement, la mobilisation se fait par des alertes, des discours et des débats. C’est déjà une sorte d’assurance vie pour l’otage. Cependant, le fait d’avoir signé un deuxième ouvrage qui fait suite au premier, répond justement à cette question que vous posiez. Ont-ils entendu mon cri ? Les faits sont têtus. Les pouvoirs publics sont au courant de cette crise qui se déroule sous nos yeux, mais dans la pratique, je ne vois aucune volonté politique pour venir à bout de ce phénomène.  Voilà pourquoi, j’ai jugé nécessaire d’en parler davantage avec des propositions concrètes aux gouvernants et aux partenaires au développement. Mon ouvrage Les Zaraguina et la criminalité itinérante se présente comme un plaidoyer pour une lutte sans merci contre la criminalité transnationale. J’y ai consacré tout un chapitre à la chronologie des enlèvements au Cameroun, au Tchad et en RCA, de 2003 à 2020. C’est pour rendre compte de l’ampleur de cette crise sécuritaire. Les enlèvements sont récurrents de part et d’autre des frontières et les demandes de rançons ne cessent de croître. Vous l’auriez appris comme moi qu’en cette fin février 2022, cinq employés tchadien, sénégalais, franco-ivoirien et camerounais de Médecins Sans Frontières (MSF) sont enlevés dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Mon appel pour la lutte contre les enlèvements demeure donc d’actualité. Mais je ne trouverais satisfaction que le jour où nos Etats parviendront à bouter hors de nos frontières ces forbans qui « empêchent le sommeil » aux populations de part et d’autre des frontières des pays du bassin du Lac Tchad.

* « Penser les prises d'otages contre rançon » de Déli Sainzoumi Nestor était en lice dans la Catégorie Recherche à l'édition 2017 du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires).

© Palabre Intellectuelle  (palabresintellectuelles@gmail.com)

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