Le directeur de l’Hôpital central, le vol de 75 millions de F. et les séances de maraboutage
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Le directeur de l’Hôpital central de Yaoundé a été victime il y a bientôt cinq mois d’un vol avec effractions à son domicile de campagne. Selon les sources, les pertes sont évaluées entre 3,5 millions et 75 millions de francs en fonction des sources. Avec l’interpellation d’un chef de 2nd degré parmi les mis en cause, l’affaire est au centre d’une vive controverse. Elle est même devenue une affaire de tentative d’assassinat. Sur la base d’un témoignage inédit, neveu de la victime et petit-frère du chef de groupement, Kalara apporte des détails sur ce qui s’est passé jusqu’ici. Avec des séances de maraboutage et des pressions du cabinet de Martin Mbarga Nguele à la clé.

L’affaire du cambriolage du domicile du directeur de l’Hôpital central de Yaoundé, début novembre 2021, dans son village Nkolbewa 3 par Ngomedzap, a connu un rebondissement la semaine écoulée, avec l’audition du Pr Pierre Joseph Fouda par le capitaine-magistrat Antoine Fackwi, juge d’instruction au Tribunal militaire de Yaoundé. Le professeur de médecine, qui s’est trouvé avec les onze personnes inculpées dans son affaire au siège du Tribunal militaire, a d’ailleurs été confronté à son neveu et ancien chauffeur, M. Fouda Neme Salomon, le chef de groupement Mvog-Fouda Mballa de Ngomedzap, qui fait partie des accusés incarcérés à la prison centrale de Yaoundé – Kondengui. En principe, selon les sources de Kalara auprès du Tribunal militaire, le Pr Fouda a encore rendez-vous avec le juge d’instruction dès ce lundi, pour la poursuite de l’information judiciaire.

Ce dossier, qui est au centre d’une vive controverse au sein de la grande famille Mvog-Fouda Mballa de la Région du Centre, avait démarré par un cambriolage quelque peu anodin, au cours duquel la moisson des cambrioleurs était initialement estimée à 3 millions de francs d’argent frais, 500 mille francs en bons de carburant et une bouteille de whisky, selon les informations de la famille de la victime, avant que l’opinion publique apprenne que c’est un pactole de pas moins de 115 mille euros, environ 70 millions de francs, que les bandits avaient emportés. L’interpellation du chef de groupement par la police était d’autant controversée que des membres d’un gang, démantelé par la gendarmerie, parallèlement à l’enquête de la police, assumait et justifiait le cambriolage.

Kalara, qui a appris la semaine dernière que la victime a revu sa position de départ, estimant que le cambriolage de sa demeure de campagne masquait une tentative d’assassinat, a essayé d’en savoir d’avantage, auprès de diverses sources. En plus, certains témoins font état d’une sourde dispute de la chefferie ou du recours par le professeur de médecine à une tradi-praticienne pour identifier les cambrioleurs… Sauf que le Pr Pierre Joseph Fouda ne s’est pas montré coopératif : «Ce serait insulter notre justice que de croire que de telles déclarations constituent une cause d’incarcération où une preuve amenant à une condamnation. Les enquêtes sont en cours. On ne peut violer leurs secrets», a-t-il répondu avec grande courtoisie après notre première sollicitation. Avant d’ajouter ceci, après une relance du journal : «Je suis le chef de cette famille. Je ne règle pas nos problèmes dans les réseaux (sociaux). Pour votre gouverne, il n’y a aucune dispute de la chefferie».

Face à la situation, Kalara a fait le choix de donner la parole à Armel Etere Fouda, petit frère du chef de groupement, donc neveu du directeur de l’Hôpital central de Yaoundé, qui explique ce qu’il sait de la situation qui prévaut au sein de la famille et du groupement. Il n’hésite pas à pointer l’implication du Délégué général de la Sûreté nationale (Dgsn) dans la tournure prise par la suite du cambriolage, de même que le recours du Pr Fouda à une tradi-praticienne pour identifier ses cambrioleurs.

Que savez-vous de ce qui s’est passé dans le domicile du Pr Pierre Joseph Fouda à Nkolbewa 3 (par Ngomedzap), votre village commun, dans la nuit du 1er au 2 novembre 2021 ?
Au petit matin du 2 novembre 2021, j’ai été informé par mon cousin Jonas Bokally, responsable des relations publiques à l’Hôpital central de Yaoundé, que le domicile du directeur a été cambriolé dans la nuit. Nous nous sommes immédiatement rendus au village et avons fait le constat que les portes de sa maison avaient été cassées. Il y avait du désordre dans sa chambre, qui semblait avoir été passée au peigne fin, au petit salon et dans les chambres des enfants, mais le salon paraissait normal. Nous avons été informés que les cambrioleurs avaient emporté une somme estimée à 3 millions de francs, semble-t-il, des épargnes des associations de l’épouse du directeur, selon ce qui a été déclaré, en plus des bons de carburant d’une valeur de 500 mille francs, sans oublier une bouteille de whisky.

La gendarmerie de Ngomedzap avait déjà été sur les lieux avant notre arrivée. On nous a dit que les gendarmes étaient partis en patrouille, à la recherche des cambrioleurs. Le directeur a quand même demandé qu’on prélève la terre sur les empreintes des cambrioleurs. Il est reparti avec cette terre à Yaoundé et nous sommes restés au village, en attendant que le menuisier refasse les portes cassées. Quelques heures plus tard, le directeur a appelé Bokally et a demandé qu’on revienne sur Yaoundé avec le chef du village de Nkobewa 3. Nous avons donc été conduits à sa résidence à Tropicana où nous avons été invités à prendre part à une pratique visant à identifier les cambrioleurs.

Cette pratique se fait avec les ballais et c’est une dame qui habite le quartier Ngoa-Ekelle qui est venue faire cette pratique chez le directeur. Chacun devait passer devant la dame, donner son nom et dire la phrase suivante : «Moi, untel, si j’ai un lien avec le cambriolage qui a eu lieu chez le directeur, que les balais m’attrapent. Dans le cas contraire, que les balais me libèrent». Le Pr Fouda, son épouse, Bokally, le chef de village et moi sommes passés devant la dame. Les balais n’ont retenu personne. Le directeur a demandé à Bokally de repasser devant la dame au nom de certaines personnes absentes : l’employé des étangs, le gardien et son épouse, qui étaient au domicile cambriolé au village. Puis le directeur m’a demandé de repasser devant la dame, au nom d’autres personnes, notamment mes propres frères et sœurs.

Le Pr Fouda a d’abord cité un certain M. Essomba Alain, qui était pour nous tous la principale personne suspectée pour le cambriolage par rapport à ses précédents. Il a cité ensuite son homonyme qu’il appelle «Mbombo», l’un de mes frères ; puis il a cité Pitou, de son vrai nom Fouda Neme Salomon, le chef de Groupement Mvog-Fouda Mballa de Ngomedzap résidant à Nkolbewa 3, qui est aujourd’hui en prison. Le directeur a ensuite cité Coucou, notre grande sœur. Tous les quatre ont été attrapés par les balais. Enfin, l’épouse du directeur a demandé que je passe devant la dame au nom de la veuve de feu sa majesté Fouda Jean-Baptiste, l’épouse de mon défunt père. J’étais traumatisé par ce qui se passait. Le directeur m’a demandé ce qu’on devait faire devant la situation. Je lui ai conseillé d’appeler tous ceux que les balais avaient attrapés. Son épouse s’y est opposée : «Non, on n’appelle personne. Personne ne va mettre les pieds chez moi. Ils vont tous faire la prison», a-t-elle dit. Le Pr Fouda n’a plus rien dit.

L’épouse du directeur a ajouté que tout ce qui venait de se passer devait rester secret, jusqu’à ce que les suspects, après la séance des balais, soient mis aux arrêts. Je lui ai répondu que je ne peux pas contenir tout cela. J’ai déclaré que j’allais appeler mes frères et sœurs pour les alerter. Il y a eu quelques éclats de voix, puis l’épouse du directeur a dit ceci : «Même si tu les appelles, vos téléphones sont déjà sur écoute». Après cet échange, nous sommes partis du domicile du Pr Fouda peu après 19h…

Que s’est-il passé par la suite jusqu’à l’interpellation de votre frère aîné, le chef de groupement Nkolbewa ?
Après la journée du 2 novembre, j’étais si bouleversé que je ne suis pas reparti à mon lieu de travail à l’Hôpital central jusqu’au 5 novembre. Et dès que le directeur m’a aperçu, il m’a fait venir dans son bureau et m’a dit ceci : «Vas dire aux Pitou (le chef et mes autres frères) de venir me remettre ce qu’ils ont pris, parce qu’il y avait dedans les papiers de mon beau-frère». En lui expliquant que je ne donnais aucun crédit à ces histoires de balais, je lui ai demandé s’il était convaincu que ce sont mes frères qui ont cambriolé son domicile. Il m’a dit qu’il était convaincu. Je lui ai conseillé que le suspect N°1, M. Essomba Alain soit interpellé et qu’il conduise les enquêteurs vers les autres. Au cours de cette discussion, le directeur a aussi eu cette phrase : «Pitou n’est pas encore chef. C’est ma chefferie que je lui ai confiée».

Au sortir du bureau du Pr Fouda, nous avons croisé dans son secrétariat une délégation venue du village pour l’accompagner à l’Hôtel de ville, à la célébration du mariage du fils du Délégué général à la Sûreté nationale (Dgsn), Martin Mbarga Nguele. Le directeur devait y officier comme témoin du marié. C’est à ce moment que nous nous sommes séparés.

Le 15 novembre 2021, j’étais à l’Hôpital central lorsque j’ai reçu vers 15 h le coup de fil d’une tante m’informant que Pitou vient d’être interpellé avec notre petit frère, Nanou, à Ekoumdoum, non loin de Copa Bana. Ils ont été arrêtés avec trois autres personnes par des éléments du Groupement spécial des opérations (GSO) de la police. Je m’y suis immédiatement rendu et j’ai trouvé qu’il était en pleine séance d’interrogatoire. J’ai été néanmoins renseigné que l’interpellation du chef de groupement et de ceux qui l’accompagnaient faisait suite au cambriolage du domicile du directeur et que c’est le cabinet du Dgsn qui a ordonné ce coup de filet. A la fin de l’audition, Pitou et Nanou, qui porte aussi le nom de Fouda, seront transférés peu après 20h à la Division régionale de la police judiciaire (Drpj) du Centre.

Le 16 novembre, après un coup de fil que j’ai passé à Bokally au sujet de l’interpellation de Nanou qui n’était pas concerné par l’affaire des balais, ce dernier a été remis en liberté, sans doute après intervention du directeur.

Votre frère ainé, le chef de groupement, est aujourd’hui poursuivi par le Tribunal militaire de Yaoundé. Avez-vous une explication par rapport à tout cela ? 
Il faut savoir qu’à la Drpj, le chef de groupement a passé 57 jours sans avoir jamais été présenté au procureur de la République. A son arrivée, il y a trouvé 4 autres suspects au sujet de la même affaire. Une certaine Mme Meyoa Bouli Florence, qui a été interpellée pour avoir utilisé le téléphone du gardien, emporté par les cambrioleurs, les y retrouvera. C’est donc le 23 décembre 2021 que ces 6 personnes ont été déférées au parquet du Tribunal de grande et première instance de Mbalmayo, qui se serait déclaré incompétent par rapport à cette affaire. Le chef et les cinq autres ont passé une nuit au commissariat de Mbalmayo avant d’être ramenée le lendemain à Yaoundé pour être présentés devant le commissaire du gouvernement qui les a de nouveau placés en garde à vue à la Drpj jusqu’au 11 janvier 2022, date à laquelle ils ont tous été placés sous mandat de dépôt à la prison centrale de Yaoundé-Kondengui.

Entre-temps, le chef de groupement et ses compagnons d’infortune ont été confrontés par le commissaire du gouvernement avec d’autres suspects qui avaient été interpellés par la Légion de gendarmerie du Centre pour les mêmes faits relatifs au cambriolage du domicile du Pr Fouda.

Il semblerait que le procureur de la République de Mbalmayo s’est déclaré incompétent parce que le cambriolage s’est fait avec des armes…

On a appris que pour le même cambriolage du domicile de votre oncle, le Pr Fouda, il y a un gang que la Légion de gendarmerie a démantelé et qui serait passé aux aveux complets. Qu’en savez-vous et que vous inspire cette situation ?
Effectivement, nous avons été au courant le 8 décembre 2021, lorsque la Légion de gendarmerie présentait ces présumés cambrioleurs à la presse. D’après ce que nous connaissons, il y a un membre de ce groupe qui a commandité le cambriolage au prétexte que le directeur ne lui avait pas payé une bonne partie de ce qui lui était dû, après les travaux que ce dernier avait réalisés chez lui au village. On parle d’une somme de 720 mille francs qui n’aurait pas été payée.

Vous avez dit que le chef de groupement a été interpelé par le GSO sur instruction du cabinet du Dgsn, avant d’être mis à la disposition de la Drpj. Le Pr Fouda a-t-il jamais porté directement plainte au chef de groupement à votre connaissance dès lors qu’il a dit dans certains médias avoir porté plainte contre X ? 
Lorsque le chef de groupement était au GSO, il se disait que c’est le cabinet du DGSN qui avait appelé, pour qu’on interpelle de toute urgence un certain Pitou qu’on présentait comme un grand bandit et lourdement armés. Le commandant de cette unité n’avait pas été informé qu’il s’agissait d’un Chef de 2e degré. En ce qui concerne la plainte, le directeur révèle certes qu’il a déposé une plainte contre inconnu. Mais nous savons bien que la plainte contre inconnu est un leurre, car le directeur avait déjà dans un coin de sa tête les noms des cambrioleurs après le passage de la tradi-praticienne à son domicile au soir du 2 novembre 2021.

Je dois préciser que pendant les 57 jours passés à la Drpj, le chef de groupement n’a jamais vu la plainte malgré nos multiples sollicitations dans ce sens. On s’en tient de ce fait aux seules déclarations du directeur…

Le chef de groupement et vous-même êtes des neveux du Pr Fouda, orphelins de son défunt frère, sa majesté Fouda Jean-Baptiste, décédé le 14 juin 2020. Y a-t-il un problème de famille ou de succession, si l’on s’en tient aux propos que vous attribuez au directeur de l’Hôpital central en rapport à la chefferie de groupement ?
Effectivement, nous sommes les neveux du Pr Fouda, notre père, sa majesté Fouda Jean Baptiste de regrettée mémoire, était le petit frère du directeur, même père et même mère. Permettez-moi de remonter l’histoire. Feu sa majesté Fouda Jean Baptiste est intronisé chef de groupement Mvog-Fouda Mballa à l’âge de 18 ans alors que le directeur est son aîné de 6 ans. Aujourd’hui, nous ne parlons plus de succession à la tête de la chefferie, car le successeur est là et s’appelle sa majesté Fouda Neme Salomon.

N’ayons pas peur de le dire : le directeur aimerait être à la tête de la chefferie, ceci s’expliquerait par les multiples réunions tenues avec les chefs traditionnels de 3e degré de notre groupement afin que ces derniers puissent signer une pétition qui aboutirait à la destitution de mon grand frère, sa majesté Fouda Neme Salomon.

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