Patrimoine: la mémoire du premier couple présidentiel enterrée…ailleurs
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Le patrimoine d’un pays est au aussi constitué de ses hommes, vivants ou morts, et les pays soucieux de conserver jalousement leur patrimoine, prennent la peine de décorer les plus méritants, les plus illustres de leurs vivants, et de les pérenniser d’une manière ou d’une autre une fois morts. L’église catholique par exemple canonise les hommes et femmes serviteurs de Dieu qui se sont illustrés dans leurs ministères. Dans le civil en France de nos jours, les hommes illustres entrent au Panthéon. Depuis la Révolution française, la « panthéonisation » est devenue une tradition reprise des Egyptiens et qu’ont suivie ensuite les Grecs puis les Romains.  Le choix de donner à un personnage l’hommage ultime de « grand homme » de la nation française, ainsi que la mise en scène de la cérémonie, varient suivant les périodes de l’histoire de France.

Traditionnellement la décision de « panthéonisation » est prise par décret du chef de l’Etat, sur proposition du premier ministre et sur rapport du ministre de la Culture. Deux conditions doivent d’abord être réunies : que l’impétrant soit de nationalité française et qu’une partie de ses restes soient « disponibles », même si plusieurs exceptions dérogent à ces règles. Bien sûr, il s’agit d’abord de rendre hommage à une personnalité exceptionnelle dont l’œuvre et la vie ont marqué l’Histoire et peuvent servir d’exemple. La panthéonisation est aussi une occasion, pour le pouvoir en place, de mettre en valeur une période de l’Histoire et d’y graver son empreinte. Afin de donner le temps de la réflexion, de laisser reposer les émotions et d’éviter que certaines décisions soient prises à la hâte, un délai de dix ans suivant la mort d’une personne a par ailleurs été fixé, avant qu’elle puisse entrer au panthéon. 

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Pareille pratique n’existe pas au Cameroun, bien sûr à tort. Mais le décès de la première Première dame Germaine Habiba Ahidjo le 20 avril 2021, et son inhumation au Sénégal, interpelle une fois de plus le Cameroun dans la quête de sa mémoire. Que fait le corps de l’ancien président au Sénégal, qu’est-ce que le pays est en train de faire de ses hommes illustres ? La mémoire du Cameroun a longtemps été effacée par les colonisateurs qui ne voulaient pas que l’on se souvienne du passé. Ceux-là avaient un intérêt à ce que les Camerounais soient abrutis, coupés de leur histoire  par tout moyen, mais cela ne peut pas être raisonnablement perpétué par les Camerounais eux-mêmes, à plus forte raison quand l’on a obligation de gratitude. Pour ce qui est du Cameroun en effet, le rapatriement du corps de l’ancien président au Cameroun, au-delà d’être un devoir patriotique pour le pouvoir en place, devait être plus un geste humain, une meilleure façon  pour un fils d’honorer son père.  Faut-il le rappeler, en 1975, la Constitution est modifiée pour instaurer le poste de Premier ministre.

On s’attendait à ce que le poste soit donné à John Ngu Foncha dont le poste de vice-président avait été supprimé, mais c’est à Paul Biya qu’Ahmadou Ahidjo offrait le poste  le 30 juin 1975. Une ascension qui faisait vraiment des envies, car Ahidjo le préférait ainsi à d’autres membres du gouvernement qui avaient roulé leurs bosses avec lui, et qui lorgnaient le poste. A cette époque, le successeur constitutionnel du président de la République était le président de l’Assemblée nationale, mais en 1979, Ahidjo trouve encore le moyen de modifier les textes pour donner ce privilège au premier ministre.

Avec cette modification, Ahidjo avait ainsi fini d’aménager le chemin de la présidence de la République pour Paul Biya, et le 4 novembre 1982, il annonça sa démission pour céder le poste à son successeur constitutionnel. Deux jours plus tard, Paul Biya prêtait serment comme président de la République du Cameroun, à 49 ans, et après 20 ans de haute administration. Comme l’attestera le président Ahidjo lui-même le 5 mars 1984 à Paris, au cours d’une interview accordée au journal Afrique-Asie : « Je l’avais pris, à la fin de ses études, auprès de moi, dans l’équipe de mon cabinet. Je l’avais confié à un moment donné à M. Eteki Mboumoua, alors ministre de l’Education nationale, pour être son directeur de cabinet. Puis je l’avais repris à mon cabinet, où il devait faire toute sa carrière.» Le président de la république Paul Biya a bien été placé là par Ahidjo, et on ne peut dire dans l’absolu que Germaine Ahidjo n’a pesé d’aucun poids dans cette décision, quand l’on intègre l’influence souterraine que les femmes exercent souvent dans certains cas.  

Par devoir, et non par pitié 

Au-delà des passions, que l’on l’aime ou que l’on ne l’aime pas, Ahmadou Ahidjo a été le premier président du Cameroun fédéral et uni. De même, que l’on l’aime ou pas, le deuxième président du Cameroun aura été Paul Biya, et rien ne peut leur enlever cela. Le reconnaître et les magnifier n’est pas et ne sera jamais une faveur, mais plutôt un devoir de mémoire envers le pays.  Les générations futures auront besoin, pour mieux comprendre leur pays, de visiter leurs sépultures, où d’entrer dans un panthéon camerounais où un guide leur racontera l’histoire illustrée par les hommes du passé. Ce travail se fait déjà au niveau de certaines chefferies traditionnelles du pays, où les visiteurs apprennent de l’histoire de ces chefferies dans des mini panthéons où la légende de tous chefs est racontée par des images ou des monuments, ceux qui ont été les plus sanguinaires comme ceux qui ont été les plus aimés.

Pareille initiative devrait être répliquée au niveau de la nation, surtout qu’il existe un ministère de la Culture dont l’une des missions est de veiller à la reconstitution et à la préservation du patrimoine culturel, dont font partie les illustres hommes du passé. Les corps du premier couple présidentiel camerounais reposent désormais à l’Etranger, quelle image pour le Cameroun ! Le décès de la première dame ne devrait-il pas être l’occasion pour le pouvoir de se racheter ? La bible dit dans Exode chapitre 20, verset 12, « honore ton père et ta mère », et au-delà, même quand un fils déteste son père, ne déporte-t-il pas son affection sur sa mère ?

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