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Cameroun : Chemins d’exil et écriture du « dedans » chez Mongo Beti.

Mongo beti: Camer.beComment pourrions nous encore aujourd’hui, en abordant des questions liées à la localisation dans l’espace et dans le temps, faire comme si, en ce domaine, les choses allaient de soi ? Etant donné que dire le lieu et le moment de production d’un discours, c’est  aussi revendiquer - ou récuser - une appartenance et une identité, comment pourrions nous  parler aujourd’hui encore d’un « ici » ou d’un « ailleurs », d’un « intérieur » ou d’un « extérieur », d’un « avant », d’un « après » ou d’un « maintenant » en faisant fi des éboulements et des tremblements que l’histoire humaine, ces derniers siècles, a provoqué dans ces domaines, et que les mutations technologiques en cours ont aggravé  ?

Au moment où l’on parle de « la fin des territoires », au profit de la globalisation des flux commerciaux et des échanges, notre définition du « territoire » peut-elle encore tenir uniquement à un espace physique ? Notre conception de « l’ici » peut elle rester univoque alors que les frontières étatiques ne peuvent plus empêcher « la circulation des mondes » et des idées ? De fait, l’éclatement des frontières que nous évoquons, ainsi que la « circulation des mondes » qu’elle accélère, mettent en crise non seulement « l’Etat territorialisé » tel qu’on le concevait depuis le traité de Westphalie, en 1648, mais aussi les concepts de « nation », et de « nationalité ». Et du coup, ce sont les figures qu’il nous a semblées, pendant longtemps, que l’identité et l’appartenance devaient nécessairement épouser qui sont bousculées.
 
Qu’est-ce donc encore aujourd’hui qu’être au « dedans » ou à « l’intérieur » d’un territoire national? Lorsqu’une telle question porte sur un écrivain à la confluence de plusieurs cultures tel que Mongo Beti et sur la localisation de son oeuvre, les bouleversements du cadastre mondial évoqués tout à l’heure gagnent encore en importance. Et on ne se résoudrait à les passer sous silence qu’au prix d’un appauvrissement considérable du regard porté sur l’artiste et sur sa création. Parti du Cameroun, sa terre natale, à l’âge de dix neuf ans, ayant passé quarante trois années de sa vie – dont trente deux d’exil ininterrompu – « ailleurs », avant de se réinstaller définitivement « ici » au Cameroun, sept ans avant sa mort en 2001, Mongo Beti était-il oui ou non un écrivain d’«ici» ? A-t-il jamais été un écrivain exotique ? Si oui, son retour « ici », au Cameroun, aurait-il seul suffit à (re)faire de lui un écrivain du terroir ?

La discussion qu’on s’efforcera de mener ici tient, quant à elle, à l’idée qu’en dépit de son long exil et de la culture métisse qu’il en a acquis, Mongo Beti n’a jamais cessé d’écrire le Cameroun ; que cette contrée du monde est demeurée aux fondements de son œuvre romanesque qu’elle a profondément

et remarquablement structuré ; que se moquant de l’éloignement spatial - et du temps qu’il durait - sa terre natale l’a poursuivi jusque dans son sommeil et ses rêves. Dans le genre réaliste  qui caractérise l’écriture du romancier, trois éléments, mieux que d’autres peut être, témoignent de cette omniprésence du Cameroun : ce sont les référents spatio-temporels, les thématiques et les personnages.
 
Stigmates du terroir

L’espace physique et le temps dans lesquels se situent les fictions de Mongo Beti sont invariablement et quasi obsessionnellement le Cameroun, comme il va depuis la période coloniale, et donc aussi l’Afrique, par métonymie . Et même si l’action se déroule souvent dans un pays d’Afrique tropicale que le récit n’identifie pas nommément, beaucoup d’autres indices permettent d’y reconnaître le Cameroun, dans sa dramatique chevauchée historique, avec ses petites gens, ses héros et ses bourreaux, avec ses heurs et ses malheurs. C’est incontestablement la principale source à laquelle Mongo Beti puisait son inspiration, le coin de terre qu’il n’a jamais cessé de narrer, d’écrire et de réinventer. Qu’importe du reste que Mongo Beti désigne nommément le pays dont il parle ou non, car en se référent au Cameroun, c’est en fait de toute l’Afrique noire (francophone notamment) qu’il parle. Le nom de la « province » importe peu. Car en fin de compte, que l’on dise « Togo », « Côte d’Ivoire », « Tchad », « Congo », « Gabon » ou « Cameroun », cela ne change rien à la réalité.

Il y a bien un destin commun à toutes ces contrées qui, aujourd’hui encore, semblent s’écrire, se narrer sans s’être au préalable imaginées un avenir à elles, sans s’être données un nom propre. . Dans un tel contexte et par ce fait même, l’histoire continue de résister à toute « provincialisation », depuis environ cinq siècles ! Et du coup, raconter sa propre histoire, c’est un peu aussi raconter celle du voisin.

L’ancrage au terroir chez Mongo Beti passe donc par une écriture réaliste ; c’est-à-dire la représentation d’expériences sociales et historiques, d’objets et de lieux communs, de dispositions caractérielles, de peurs, d’espoirs ou des angoisses d’une société donnée. Chaque étape importante de l’histoire du Cameroun semble avoir donner naissance à un nouveau cycle d’écriture chez Mongo Beti, et son roman a toujours collé à l’actualité de son pays – c’est-à-dire, comme on l’a dit tantôt, à celle de l’Afrique noire. Ainsi, dans ses premiers romans, écrits dans les années 1950 (Ville cruelle, Le pauvre Christ de Bomba, Mission terminée et Le Roi miraculé) et qu’on a désignés, à juste titre, comme son « cycle anticolonial », Mongo Beti fait effectivement une satyre impitoyable du colonialisme, mais aussi de l’entreprise missionnaire chrétienne qui en était l’adjuvant idéal, usant, comme elle le faisait, d’escroquerie morale et envoûtant les esprits, alors que la violence brute des administrateurs et des marchands s’exerçait (prioritairement) sur l’espace, les biens et les corps.

Le cycle anticolonial de Mongo Beti est évidemment à inscrire dans le vaste mouvement de contestation et de rejet de la domination coloniale qui, dans le discours politique comme dans la production intellectuelle et artistique du continent, atteint son point culminant dans les années cinquante.

Les indépendances acquises (du moins celles des drapeaux), Mongo Beti inaugure, dans les années 1970, un nouveau cycle littéraire qui, globalement, revient sur la problématique de la nation en Afrique (ou de ce qui en tient lieu) et des conditions historiques de son émergence. C’est en effet ainsi, du moins pensons-nous, que l’on pourrait formuler la problématique de la trilogie consacrée au « rubénisme » : Perpétue et l’habitude du malheur, Remember Ruben et La ruine presque coquasse d’un polichinelle, parus respectivement en 1974, pour les deux premiers, et en 1979 pour le dernier.

C’est probablement dans cette trilogie que l’on perçoit combien la terre natale de l’écrivain, ainsi que le sort qui est celui de ses gens, structurent l’imaginaire de Mongo Beti et renouvellent son inspiration en lui insufflant une utopie critique et un potentiel insurrectionnel impressionnant. Car cette série est en fait – et Remember Ruben encore plus que les deux autres romans – une mise en récit, une reconstruction littéraire de l’histoire tragique de la décolonisation du Cameroun et une « mythisation » de la figure historique de Ruben Um Nyobè en qui l’écrivain dissident voyait une sorte de christ camerounais de l’insoumission, de l’indocilité et de  la dignité humaine : « j’ai vécu en ayant pour model M. feu Ruben Um Nyobè. Pour moi, ça a été le grand homme de ma vie. J’ai admiré son sacrifice, son dévouement, sa lucidité et sa vision » , confie-t-il.

Au premier abord, maints personnages de cette trilogie peuvent paraître anodins et purement fictifs. Mais il suffit, dans une brève étude onomastique, de s’attarder sur les résonances phonétiques ou sémantiques des noms que Mongo Beti prête à ses personnages, d’identifier les différentes aires culturelles  auxquelles ces noms rattachent les personnages, en mettant le tout en liaison avec les rôles respectifs qui sont les leurs dans l’intrigue, pour que des figures historiques bien connus se dessinent et que la dimension historique de ces romans devienne évidente.

Le lecteur averti peut donc reconnaître, dans l’un ou l’autre de ces trois romans (et pour peu qu’il résolve la plaisante charade des vrais faux noms), certains des personnages ou des forces sociales qui ont jouer un rôle déterminant dans l’histoire du Cameroun au soir de l’ordre colonial, s’il en fut. A bien des égards d’ailleurs, ces différents protagonistes ne font qu’incarner des fonctions actantielles classiques dans l’histoire de l’Afrique. Ainsi en est-il, par exemple, de M. Sandrinéli, directeur d’école dans Remember Ruben, qui en bien des points rappelle Louis Paul Aujoulat  ; c’est-à-dire le prototype du colonisateur qui travaille à « graver l’idée coloniale dans les choses mêmes  », afin que par la suite, le mouvement des choses, seul, désigne à la fois le colon et le colonisé.

Ainsi le colonisateur peut « partir » tout en continuant d’habiter le colonisé ; tout en continuant de posséder, à la manière d’un mauvais esprit, des « indigènes évolués » tels que Son Excellence Cheik Baba Toura – sosie du président Ahidjo – et de nombreux autres, devenus les colonisateurs de leurs propres « frères ». Il y a aussi les forces progressistes telles que le P.P.P. (le Parti Progressiste Populaire) qui rappelle l’UPC ; ou encore Ruben, « ce magicien dont l’enchantement avait mis la colonie à l’envers depuis la fin de la guerre » , mais aussi ses « sapaks », c’est-à-dire ses partisans les plus zélés.

Mais la faction colonialiste, ayant vite compris le grave danger que représentait Ruben pour son projet de spoliation, décide de le faire assassiner. La mort de Ruben apparaît ici, métaphoriquement, comme l’évènement tragique qui fait basculer le destin de cette contrée d’Afrique : « […] maintenant que Ruben est mort, les autorités croient avoir les coudées franches pour nous mitonner une indépendance à leur manière […] Nous aurons l’indépendance, mais tout sera quand même pareil »  .

Ce que Mongo Beti essaie bien de mettre en récit ici, à sa manière, c’est le fait qu’au Cameroun, après avoir pris soin de décapiter le mouvement nationaliste, l’administration française confia finalement l’indépendance à ses clients locaux qui en avaient combattu le principe. Lorsqu’on sait l’hégémonie culturelle que la revendication d’indépendance, dans les années 1950, exerça dans l’imaginaire des populations du Sud-Cameroun, ainsi que les espoirs qu’elle généra, on comprend alors que le « rubénisme » des romans de Mongo Beti est surtout le geste d’une mémoire du terroir qui s’efforce de se réinterpréter, de s’actualiser et de se féconder. Le « rubénisme » est le souvenir et la mise en récit du grand projet humaniste que Ruben Um Nyobè incarna aux yeux des Camerounais. Il est la projection aux dimensions du mythe de la lutte héroïque du peuple camerounais pour la liberté et la dignité humaine. Le « rubénisme » participe en fait d’une entreprise de fabrication d’une utopie galvanisatrice à l’usage de la postérité.

Le Cycle « rubéniste » de Mongo Beti constitue incontestablement une re-configuration littéraire, un prolongement artistique et une « mythisation » de la geste nationaliste au Cameroun, au même titre que les récits populaires, les chansons et les autres genres de l’oralité par lesquelles le petit peuple (qui avait pris une part active dans ces luttes, dans les villages de la forêt ou dans les quartiers populaires des centres urbains) s’est réapproprié ce moment de son histoire et l’a archivé.

De la production romanesque « post-rubéniste » de Mongo Beti, l’on pourrait dire, en schématisant beaucoup, qu’elle traite essentiellement des sociétés camerounaise et africaine (par métonymie) issues des indépendances avortées, évoquées plus haut. La série de Guillaume Ismaël Dzewatama, écrite dans les années 1980 est donc à inscrire dans ce registre, ainsi que les trois derniers romans que Mongo Beti écrit au cours des années 1990, vers la fin de sa vie.

Il s’agit de L’Histoire de fou (1994), de Trop de soleil tue l’amour (1999) et de Branle-bas en noir et blanc (2000). Entre la série de Guillaume Ismaël et ces trois derniers romans, l’exilé est enfin revenu au bercail. Après trente deux ans d’une absence ininterrompue, c’est une nouvelle page qui s’ouvre ainsi dans la relation que l’écrivain entretient avec ce pays qui a tant structuré son propre mode d’être au monde. ( A suivre)

© Correspondance de : Yves MINTOOGUE
Paru le Mardi 14-10-2008 00:59:58   Lu : 766 fois
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