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Gestion des déchets solides municipaux: où en est l’Afrique ? :: AFRICA

Poubelle:Camer.beEn parcourant différentes villes de pays en voie de développement (Pvd), on peut observer la multiplication de décharges sauvages le long des voies de communication, les rejets d’ordures ménagères dans les ruisseaux ainsi que les canaux de drainage des eaux usées de ruissellement, etc. Le marché international Dantokpa, les quartiers de Zohoungo, Akpapkpadodomè,Agla Pilonnes, les estuaires en voie de comblement, les berges lagunaires de Cotonou sont, entre autres, des prototypes dans ce domaine.

C’est toute l’image d’un environnement malsain et insalubre,un environnement agressé par la masse de déchets ménagers et de commerce qui conduisent à toutes formes de pollution. De tels clichés ternissent l’image de marque des PVD où la gestion des déchets semble être le cadet des soucis des pouvoirs publics

Dans les pays dirigés de façon responsable et autres pays industrialisés,la question de l’assainissement s’est posée depuisfort longtemps. C’est à partir du milieu du 19ème siècle et progressivement, mais sans relâche,que des solutions durables ont été trouvées. Par exemple, en France, dans le souci d’améliorer la collecte des déchets solides, Eugène Poubelle, alors Préfet de la Seine à Paris, initia par arrêté, l’usage de poubelles. Cela a provoqué la colère des propriétaires de maisons et des chiffonniers.

Mais la pratique a fini par s’imposer du fait de son efficacité. C’est dire qu’en matière de gestion de déchets,l’assainissement a un prix. Ainsi,il existe deux mondes actuellement : les pays du Nord et assimilés où la filière des déchets est très bien organisée et les Pvd dont les pays d’Afrique, en tête de peloton, rivalisent d’insalubrité. Ainsi,en2005, l’Algérie a recensé environ 3.200 décharges sauvages occupant une superficie de plus de 150.000 hectares de terres fertiles. Quel désastre environnemental !

L’objectif du présent article est de susciter la prise de conscience publique pour l’instauration des filières de recyclage des déchets solides. Mais que sont-ils, ces déchets solides municipaux ?

Définition et avantages du recyclage des déchets solides municipaux

Le concept de déchet, lié à l’activité humaine, est largement subjectif. Un objet peut être considéré comme un déchet par une personne et comme une matière première par une autre. Les textes réglementaires considèrent comme déchet « tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon ». Pour l’Agence Béninoise pour l’Environnement (ABE), en précision,les déchets solides concernent [...les épaves maritimes et les rejets ou immersions en provenance des navires et les déchets de ménage].

Selon le lieu et les processus de production, on distingue les déchets solides industriels, de commerce (entre autres les épaves de voitures et les carcasses d’appareils électroménagers),les déchets ménagers, agricoles, etc. Les déchets municipaux constituent l’ensemble des déchets solides urbains produits par les citadins dans leurs activités et collectés ou non par un organisme ad hoc.Ils présentent des avantages multiples en cas de recyclage.

La valorisation des déchets est définie comme un mode de traitement visant à 1- ménager les ressources naturelles et éviter le gaspillage, en diminuant notamment l’extraction des matières premières non renouvelables (gisements de tourbe, gisements de phosphate, etc.) ;2- lutter contre le réchauffement de la planète en diminuant la consommation d’énergie fossile (charbon, gaz de pétrole, etc.) et la production de gaz à effet de serre (gaz carbonique, méthane, etc.) et 3- lutter contre l’utilisation excessive d’engrais chimiques. Les deux grands types de valorisation sont celui de type biologique (production d’engrais et de compost) et l’autre de type énergétique (production de chaleur et d’électricité). La mise en décharge (stockage) revient à laisser se poursuivre le cycle de dégradation sans rien en retirer.

La valorisation par le recyclage consiste donc à utiliser des matériaux provenant de déchets à la place de la matière première vierge. Son intérêt est variable en fonction des matériaux. Le compost issu des matières fermentescibles sert d’amendement pour les sols tout en disposant d’éléments nutritifs immédiats pour les plantes. La prise au sérieux de cette filière permettrait de réduire la consommation d’engrais chimiques et par ricochet tendre vers l’instauration de l’agriculture biologique. Ces engrais chimiques importés font sortir beaucoup de devises et constituent de ce fait un élément déséquilibrant de la balance commerciale. Sans une combinaison avec la matière organique, les engrais chimiques conduisent rapidement à la dégradation de la fertilité agronomique du sol.

En ce qui concerne la mise en valeur énergétique, des technologies avérées existent, notamment dans les pays du Nord. Ainsi, par exemple, la compagnie NaanovoEnergy Inc.(Royaume Uni)brûle les déchets dans une usine d’incinérationpour produire sept (7)mégawatts d’énergie et 36.000 litres d’eau potable à partir de 180 tonnes de déchets. Aux Caraïbes,cette compagnie a investi 50 millions de dollars US pour construire une usine de 7 mégawatts et poursuit ses négociations avec la Jamaïque, Sainte-Lucie, etc. L’expérience, selon l’étude de faisabilité, est si prometteuse que le site d’enfouissement de Saint-Kitts sera bientôt fermé (La Nation N° 5488/mercredi 09 mai 2012).

Autres éléments de valeur, les ferrailles sont utilisées pour la fabrication d’ustensiles de ménage par fonderie (prémisse de l’industrie lourde) et des objets de ferblanterie ; les transformatrices font des sachets plastiques, des sacs et autres objets utiles. Les matières non biodégradables servent au remblai. Les bouteilles en verre ou plastique sont vendues aux transformateurs. Il existe à cet effet un site d’échanges de cette sous filière dans le marché international de Dantokpa

Dantokpa :secteur de stockage et de vente de bouteilles récupérées

Dans les pays en développement (Ped), la situation est globalement similaire presque partout. Car, sur demande de la Banque Mondiale en 2005, sur 97 décharges expertisées en Afrique, Asie et Amérique, 11 seulement ont bénéficié d’équipements plus ou moins corrects. Par ailleurs, dans les PED, la proportion des matières fermentescibles est au moins 65% de la masse des déchets collectés. Aussi, n’est-il pas étonnant de constater que la pratique dominante demeure l’enfouissement des déchets, au détriment des filières valorisantes qui ne sont rien d’autre que la réalisation de l’axiome « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». C’est à croire que l’enfouissement ne comporte aucun inconvénient pour l’environnement.

Risques environnementaux des déchets municipaux mal gérés

Suite à l’évaluation des expériences d’enfouissement des déchets sur les sites de Hèvié (30km au Nord-Ouest de Cotonou) au Bénin et celuide Ouled Fayet (Alger) en Algérie, il est constaté des faiblesses géomorphologiques de part et d’autre, l’absence de dispositif de gestion de lixiviat. Le lixiviat est la substance issue de la décomposition des matières enfouies tant organiques que métalliques. Dans les deux pays ce qui est en cause est la pollution des eaux souterraines, de puits et de surface par les matières non biodégradables, les métaux lourds dont le plomb et le cadmium surtout. Rappelons au passage que, selon ladite étude, Hèvié présente les caractéristiques défavorables : sol essentiellement sableux, avec une faible cohésion et une porosité élevée, une morphologie de type marécageuse, l’absence de dispositif de traitement et de gestion des lixiviats et celui d’étanchéité du site (type géomembrane ou autre). Ces caractéristiques révélées par cette étude indiquent que ce site n’est pas indiqué pour l’enfouissement des ordures non traitées de Cotonou. Quant à Alger les difficultés ne sont pas pareilles mais le résultat (pollution) est similaire. Dès lors, la préoccupation est de savoir pourquoi une telle situation perdure, malgré le fait que les technologies d’enfouissement ne sont pas toujours appropriées.

Rappel du cadre institutionnel au Bénin

Depuis la Conférence des Forces Vives de la Nation de 1990, des dispositions ont été clairement stipulées dans la Constitution de décembre 1990 en ses articles 27,28 et 29. Au titre de ces progrès, on note d’une part, la création d’un cadre constitutionnel indispensable à l’application efficace du droit de l’environnement et d’autre part la mise en place d’un cadre législatif et règlementaire non moins fourni qui clarifie les rôles et responsabilités civiles voire pénales dansle domaine.L’organisation institutionnelle intervenant dans la gestion des déchets regroupe aussi bien des institutions au niveau central de l’Etat, au niveau décentralisé, qu’au niveau des organisations de la société civile.

L’Etat est le premier responsable en matière de gestion environnementaleà travers le Ministère de l’Environnement et de la Protection de la Nature créé par Décret 2006-460 du 7 septembre 2006. Ce dernier a pour rôle de définir et de mettre en œuvre la politique de l’Etat en matière d’environnement et de la protection de la nature. Ensuite, le Ministère de la Santé est chargé de la politique en matière d’hygiène et d’assainissement. Celui de l’Intérieur et de la Sécurité s’occupe, entre autres, des questions relatives à la légalité des organisations et des mouvements associatifs dans le cadre réglementaire de la gestion des déchets. Le Ministère de la Décentralisation est chargé, quant à lui, de la gouvernance locale, de l’Administration et de l’Aménagement du Territoire. Enfin le Ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat qui s’occupe de la Réforme foncière et de la lutte contre l’érosion côtière.Il traite avec les agences de Maîtrise d’ouvrages et des Cabinets d’études.La plupart de ces Ministères ont des Directions Départementales qui fonctionnent de manièreindépendante entre elles.Au titre des textes, il y a les Conventions internationales et les différentes lois et arrêtés en vue du succès de l’assainissement.

Au total, sont impliqués dans la gestion des déchets, 5 Ministères, 2 Agences de maîtrise d’ouvrage déléguées, l’Institut Géographique National (IGN) et les Communes. Au nombre des textes de loi, il en existe 4 internationaux, 4 à l’interne en dehors de la Constitution Nationale et 10 textes réglementaires. Peut-on douter, une seule seconde, de l’inefficacité de tout cet arsenal institutionnel ?

Mise en œuvre de la stratégie de gestion des déchets solides municipaux

Lorsqu’on jette un coup d’œil sur l’ensemble des acteurs ci-dessus cités et leurs attributions, on constate que le souci essentiel des pouvoirs publics est la collecte et l’évacuation de déchets, en les éloignant du cadre de vie immédiat des ménages. Aucune préoccupation n’est faite sur le sort de ces déchets une fois évacués au lieu de traitement. Il est aisé de constater alors laseulepratique de leur enfouissement sur le site de Hèvié,pratique jugée très avancée par les acteurs.Pourtant cette pratique comporte des risques environnementaux si des dispositions durables ne sont pas prises. Ceci est une autre paire de manches.

Les différentes manifestations de mauvaise gestion des déchets solides ne sont que l’expression du malaise institutionnel. En effet, les dysfonctionnements viennent essouffler la machine de gestion apparemment belle et créée sur papier. Dans un premier temps, une confusion évidente se fait remarquer dans l’exercice des niveaux de compétence« transfert de compétences » consacré par la loi aux différents ministères et aux collectivités locales. Aucun des Ministères ou structures sous tutelle ne se conforme aux nouvelles dispositions des textes adoptés. Dans cet imbroglio, les maigres moyens destinés aux structures concernées sontsoit retenus à un niveau hiérarchique supérieur ou convoyés ailleurs. Il n’est pas rare d’entendre au niveau des collectivités que les moyens n’arrivent pas pour réaliser telle ou telle activité. De même, au niveau des Communes, c’est l’omnipotence des maires qui est désapprouvée par les agents à la base et les ONG.C’est une résistance en chaîne au changement. Ainsi les lois bien rédigées et adoptées ne sont pas appliquées pour cause d’intérêts sordides qui minent tout. Plus grave, les autorités initient des actions pour lesquelles des dispositions environnementales sont royalement méprisées. Par exemple,les nouvelles villas CEN-SAD, les différents logements sociaux construits ne sont pas accompagnés d’ouvrages d’assainissement collectifs. Depuis 1960, c’est timidement que la Mairie de Cotonou construit actuellement quelques centres de regroupement pour les déchets solides, centres très mal tenus.

Oublions volontiers les insuffisances des textes réglementaires spécifiques en ce qui concerne les déchets d’équipements électriques et électroniques, les déchets radioactifs, les piles, les véhicules usagés, les déchets d’amiante, les déchets agricoles, les déchets des bâtiments et travaux publics et leur conditionnement au Bénin.Tout ceci paraît banal quand on n’a pas vécu une catastrophe sanitaire liée à la mauvaise gestion des déchets dangereux. Qu’on se souvienne qu’en 2006, les déchets dangereux déversés par la société Trafiguraen Côte d’Ivoire, ont causé un lourd bilan humain : 17 morts et des milliers de personnes intoxiquées ! Pendant la Révolution, la vigilance de notre peuple nous a fait éviter, de justesse, le débarquement et l’enfouissement de déchets similaires. A quoi assiste-t-on alors,quand ce laxisme ambiant en matière de gestion des déchets persiste dans nos villes ?

Manifestations de mauvaise gestion des déchets solides municipaux au Bénin

Le schéma classique d’assainissement consiste en : précollecte au niveau des ménages par les ONG organisées en petites équipes avec charrette ; ces déchets sont déversés au niveau du centre de regroupement ; à la collecte les camions bennes les chargent pour le centre de traitement et d’enfouissement. Les maigres actions informelles de tri et de compostage sont loin de correspondre à une filière digne du nom.

Dans les grandes villes comme Cotonou, Porto-Novo, Parakou, Bohicon et autres, les pratiques de gestion des déchets solides vont des plus répréhensibles à celles autorisées. Aucun dispositif de tri n’existe au niveau ménage et n’est envisagé par les autorités. Dans le meilleur des cas, les ordures sont entassées dans des récipients ou sacs abandonnés devant les maisons, sur les trottoirs, dans les marchés, etc. Des ONG (Organisation Non Gouvernementale) chargées de la récupération traînent leur cargaison surchargée, laissant tomber au passage des débris de toutes sortes (cf. photo ci-dessus). Dans le souci de réaliser une tâche élevée à la journée, ils déversent leur chargement dans des parcelles non bâties, des estuaires, les canaux d’écoulement des eaux de ruissellement, etc. et ce, au vu et au su de tout le monde. Les centres de regroupement sont eux-mêmes surchargés et débordés. Les sociétés de ramassage, acculés par les harcèlements des autorités contractantes, négligent le traitement de leurs agents éboueurs. Ces derniers, las d’espérer un maigre salaire qui tarde à venir, abandonnent le travail ou du moins décident de dégager les déchets des ménages bienveillants. Le résultat, c’est que de manière envahissante et persistante, les grandes villes notamment Cotonou, Porto-Novo, Parakou, etc. sont jonchées de décharges sauvages qui deviennent des lieux d’aisance des personnes démunies de système d’assainissement autonome. Il s’ensuit alors qu’il est impossible de circuler sur 100 mètres, dans n’importe quelle direction dans la ville de Cotonou par exemple, sans être envahi par des vagues d’air chaud frais, humide sec, inodore nauséabond,pestilentiel irritant, etc. Cet état de chose s’aggrave lorsqu’on évolue des quartiers riches vers les bidonvilles. Les touristes ne se muniront-ils pas bientôt de bouteille à oxygène à l’instar de la bouteille d’eau minérale à portée de main ?

Selon les résultats du troisième recensement général de la population et de l’habitat, 78 % de la population de Ouidah et Cotonou rejetaient ses déchets dans la nature ou simplement au dehors de la maison.Parmi les 22 % restants, seulement 10,6 %, accédaient à la voirie privée ou ONG (9,6%) ou à lavoirie publique (1%), 9,8% de la population continuaient de brûler ses déchets alors que 1% secontentait de les enterrer.La synthèse de plusieurs études concernant notamment les métropoles urbaines, montre quela pré collecte est assurée à moins de 50%, la collecte à moins de 20% et l’élimination adéquate à moins de 1%. Ces maigres résultats sont obtenus grâce à l’appui des ONG BETHESDA et Oxfam-québec. Qu’en serait-il sans l’appui de ces organisations privées ? L’Afrique est-elle maudite ! La prise de conscience se trouve ainsi et encore au creux de la vague.

En conclusion,tout comme pour les eaux usées, la problématique de la gestion des déchets solides municipaux se pose avec acuité. Ces deux éléments jumeaux évoluent les uns dans les autres et sont très difficiles à séparer. Il urge pour les pouvoirs publics de prendre conscience de leur existence pour deux raisons essentielles : négligés, les déchets constituent un milieu favorable au développement des rats, des insectes, bref des vecteurs des maladies, toute chose qui dégrade le cadre de vie ; les produits issus de leur décomposition polluent directement ou indirectement l’environnement (air eaux sols, végétaux et animaux et les hommes) ; ensuite, bien gérés, ces déchets constituent un gisement de ressources pour l’agriculture, l’industrie naissante, etc. toutes choses qui contribuent à assainir l’environnement ; enfin, les déchets ultimes sont isolés et maîtrisés. Alors la balle se trouve dans le camp de nos gouvernants pour un décollage véritable. Le développement est à ce prix.

Justin Houndantodé

Ingénieur agronome,MAEP

© Source : Le Matinal
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