CAMEROUN::ECONOMIE
Cameroun - France - Afrique de Nice : La responsabilité sociale des entreprises africaines
Le président de la République a regagné Yaoundé samedi dernier après avoir pris activement part au 25ème sommet France-Afrique tenu du 31 mai au 01 juin 2010 à Nice en France. Paul Biya était accompagné d’une importante délégation composée de ministres et d’opérateurs économiques.Ces derniers étaient plus que des accompagnateurs dans la mesure où ils ont, à travers leurs contributions intellectuelles, œuvré à la réussite des travaux en termes de propositions. Mohamadou Bayero Fadil, le président du groupe qui porte son nom, est de ceux-là.
Il faisait partie de l’atelier No 4 qui traitait de la responsabilité sociale des entreprises. Dans une réflexion très appréciée par le président du Medef, le patronat français, et le secrétaire général de ce sommet, il a présenté l’expérience camerounaise dont nous publions ici en intégralité.
Face à une lutte concurrentielle favorisée en partie par la mondialisation , les questions de gestion de l’entreprise ne concernent plus seulement la constitution, l’entretien et l’exploitation de son potentiel, mais ils résident aussi, résident dans la prise en compte et la mise en œuvre des valeurs éthiques à l’instar de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) qui est désormais considérée comme une arme stratégique au service de l’entreprise.
La RSE se définie généralement comme l’ensemble des mesures par lesquelles l’entreprise inscrit dans sa stratégie et ses pratiques commerciales des préoccupations relatives à la société, y compris l’environnement, l’économie et la protection sociale.
Le livre vert de la Commission Européenne(2001) la définie comme étant l’intégration volontaires des préoccupations sociales et écologiques des entreprises dans leur activité commerciale et leurs relations avec leurs parties prenantes internes et externes. Le concept de responsabilité sociale de l’entreprise est étroitement lié à celui du « développement durable ». En 1987, le rapport Brundtland établissait que le modèle de développement en vigueur ne pouvait perdurer indéfiniment car il tendait à épuiser les ressources naturelles et à nuire la société. Le développement durable y était défini comme un développement répondant « aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs ». Cette définition fait ressortir, en filigrane trois aspects importants à prendre en compte lorsqu’il s’agit de parler de la responsabilité sociale de l’entreprise, à savoir : la protection de l’environnement, la croissance économique et la justice sociale.
Ce concept qui est aujourd’hui tentaculaire intègre les notions de gouvernance d’entreprise, de corruption et s’inscrit en Afrique dans le cadre de l’atteinte des objectifs du millénaire en matière de réduction de la pauvreté et de santé pour tous, tant prônée par l’ONU.
La RSE dans un contexte Cameroun : fiction ou réalité ?
Au Cameroun cette notion semble être bien perçue et appréhendée par les managers d’entreprises au point de devenir un critère de différenciation pour certains tels que ceux de AES SONEL, ORANGE CAMEROUN et MTN, LA CITOYENNE ASSURANCE qui, utilisent des slogans respectifs :
• « I am an ethics champion »,
• « Entreprise moderne »,
• « Entreprise citoyenne » ;
Pour montrer leur degré d’engagement à la responsabilité sociale. D’autres par contre, organisent des conférences publiques lorsqu’elles n’utilisent pas les médias tels que la télévision, pour expliquer à leur partie prenante l’impact de leur activité sur l’environnement. C’est le cas des entreprises telles qu’ALUCAM, SONARA, SNH et la SABC.
L’enquête initiée par le Club of Emerging Leaders of Africa (CELA) dans le cadre du challenge RSE grandes écoles 2009 et visant à établir un standard de mesure qualitative et quantitative de la responsabilité sociale des entreprises en Afrique, tentait d’évaluer, en ce qui concerne le Cameroun, un échantillon de 20 entreprises suivant les trois aspects ci-dessus évoqués. Il ressort de cette enquête que la quasi-totalité des entreprises ayant répondu au questionnaire sont parfaitement sensibilisées sur la question de la responsabilité sociale des entreprises. Certaines d’entre elles, à l’instar d’ALUCAM, SOCATRAL et ADER
CAMEROUN, se démarquent par un niveau élevé de conformité aux exigences en la matière.
Ces entreprises ont obtenu des scores élevés sur chacun des aspects pris en considération. Ces bons résultats sont généralement obtenus en combinant à la fois les instruments tels que les certification ISO 14001, 18001 et 9001 (relatives respectivement à l’environnement, à la protection des employés contre les risques liés à leur travail, et à la qualité des produits offerts), les reporting, les audits sociaux et organisationnels, les prescriptions des Nations Unies (ces instruments étant pour ainsi dire les standards en matière de RSE), et des mesures spécifiques à chacune de ces entreprises à l’exemple des chartes mondiales des groupes, des comités de valeurs des entreprises et de certaines rigueurs normatives que ces entreprises s’imposent dans le cadre de leurs actions sociales.
En outre, ces entreprises n’hésitent pas à recourir à la labellisation et la publication de leurs résultats, pour capitaliser leurs bonnes performances en matière de RSE auprès de leurs parties prenantes.
S’il est vrai que pour certains dirigeants camerounais la responsabilité sociale de l’entreprise est encore vécue comme une nouvelle contrainte, il n’en demeure pas moins que pour d’autres, il s’agit d’une opportunité pour créer une image valorisante et manifester un certain volontarisme sociale ; quand on sait qu’en raison de la concurrence âpre, faire connaître ses produits, se créer une image, conquérir des parts de marché importantes, se tailler une place dominante… devient le souci majeur des chefs d’entreprise. Et pour y parvenir, chaque entreprise doit pouvoir développer des stratégies lui permettant de faire bénéficier à ses différents produits ou marques un positionnement concurrentiel. On assiste ainsi au Cameroun, à la prise en compte de la RSE dans la stratégie élaborée par les entreprises.
Au regard de cet élan manifeste du secteur privé à se mettre au diapason international en matière de RSE, l’Etat camerounais a réagi positivement le 17 septembre 2009, par un décret présidentiel N° 296/2009 portant création organisation et fonctionnement de l’Agence des Normes et de la Qualité, Institution parapublique chargée de canaliser les activités de normalisation sur l’étendue du tissu national, et agent vecteur de la sensibilisation du citoyen sur l’importance des normes.
Par ailleurs, cette tendance des entreprises camerounaises à introduire la RSE dans leur stratégie n’est pas fortuite. En effet, une étude récente menée par Ndoumbe Berock(2009) portant sur l’incidence de la responsabilité sociale de l’entreprise sur le comportement d’achat des consommateurs dans le secteur brassicole au Cameroun, révèle que ces derniers sont sensibles aux actions sociales des entreprises.
Il ressort de cette étude que près de 88% des consommateurs qui préfèrent les produits GUINNESS par exemple, le font au regard des actions sociales menées par cette entreprise au profit de la communauté. Ceci peut se justifier en partie par le fait que GUINNESS CAMEROON est l’une des premières entreprises ayant initié des actions de RSE fortement médiatisées. Il est également reconnu de tous que, cette entreprise est en permanence au devant de la scène par ses actions sociales. Le cas le plus récent étant l’arrivée de Michael POWER (la mascotte de la marque) au Cameroun en mars dernier pour l’inauguration des chantiers de points d’adduction d’eau potable au profit des populations de DOUALA et de BAMENDA.
La RSE au sein des entreprises camerounaises : des enjeux multiples
Dans un contexte de mondialisation et globalisation, les enjeux de la RSE pour les entreprises camerounaises semblent s’arrimer à celles des autres entreprises du monde. Ces enjeux, certes multiples, peuvent être analysés suivant deux grands axes à savoir : l’axe économique et l’axe sociopolitique.
Sur le plan économique, la question qui se pose à l’entreprise camerounaise est : « comment se développer, se pérenniser dans un environnement où il faut désormais prendre en considération le concept de RSE ? »
Or comme nous pouvons le constater, le concept de RSE se présente plus comme une opportunité pour l’entreprise aujourd’hui plutôt qu’une menace. Car dans notre contexte, les consommateurs étant sensibles aux actions sociales de l’entreprise, celle-ci peut s’engager dans une démarche éthique dans le but d’imposer un standard dans l’esprit du consommateur, de faire ainsi subir des coûts d’adaptation aux entreprises concurrentes et bénéficier au bout d’un avantage d’image de marque.
Ainsi, les entreprises camerounaises qui s’inscriront dans une démarche de RSE, envisageront la vente des produits différenciés par la labellisation sociale, pourront conquérir des consommateurs désirant faire des achats en fonction de l’évaluation de la responsabilité sociale de l’entreprise et enfin, éviteront les risques de boycott.
En définitive, pour toutes ces raisons, la stratégie de RSE pourra constituer pour les entreprises camerounaises, un levier de création de valeurs économiques. Les initiatives de RSE peuvent encore s’expliquer dans notre contexte par des facteurs autres que de simples perspectives économiques. La diffusion de l’information relative à la RSE peut aujourd’hui être utilisée par les entreprises camerounaises, comme une réponse à la pression sociale pour légitimer leur existence. Il sera donc question pour ces entreprises de faire des efforts, d’exercer leurs activités dans le respect des normes et des règles acceptées par la société et de conserver une adéquation permanente avec l’environnement qui se dégrade aujourd’hui à un rythme exponentiel à cause du mauvais comportement de certaines entreprises.
Ainsi la communication sur la RSE, apparaît pour nos entreprises comme un
élément moteur de la stabilité sociale et politique, qui contribue à la réduction des litiges ainsi qu’à une gestion préventive des risques de conflits en favorisant une réponse aux pressions des groupes sociaux, une plus grande loyauté des consommateurs et des employés, un avantage comparatif dans le marché camerounais qui peut être considéré, à juste titre, comme un créneau de marché de consommateurs sensibles aux questions sociales et environnementales.
D’où le rôle important que devra jouer l’ANOR dans l’encadrement de ces entreprises citoyennes dans la démarche normative de l’implémentation des Normes sur la RSE en leur sein. L’une des conséquences immédiate serait de faire bénéficier aux entreprises camerounaises et donc africaines, d’une image favorable quant à la pratique de la bonne gouvernance d’entreprise et stimuler ainsi un attrait des investisseurs. Cet intérêt des investisseurs étrangers pourra se manifester par des initiatives de joint-venture ou des investissements directs.
C’est précisément la réponse à la question de savoir : comment est-ce que des organismes bilatéraux et multilatéraux pourraient intervenir pour convaincre les structures camerounaises voire africaines à se mettre sur la même longueur d’onde en matière de RSE ?
Les colloques, séminaires et tables rondes régionaux permettront de sensibiliser les nations à cet effet. Cependant, la présence des experts internationaux est souhaitée afin de partager les expériences et s’arrimer davantage aux techniques de pointe dans le cadre de la RSE.
Les enjeux de la RSE pour les communautés locales
Les enjeux de la RSE pour les communautés locales sont multiples et même évidentes. En effet, dans une logique de RSE, les premiers bénéficiaires sont les communautés locales.
Quand les entreprises financent les programmes de recherche au sein des universités locales, ce sont les étudiants de cette communauté qui en bénéficient. En plus, ce sont ces étudiants qui seront recrutés au sein de ces entreprises comme stagiaires et plus tard comme employés. Les employés ainsi recrutés bénéficieront des plans sociaux internes mis sur pied en respect de la politique de la RSE.
Ensuite, sur un plan externe aux entreprises, les actions de RSE sont dirigées dans la plupart des cas vers les populations riveraines. A titre d’illustration, les actions menées par des entreprises telles qu’ALUCAM, dans le cadre de la construction des points d’adduction d’eau potable et de construction des centres de santé bénéficient au premier plan aux communautés locales.
Enfin, la protection de l’environnement imposée par un comportement socialement responsable des entreprises, garantit à la communauté locale des conditions de santé, d’hygiène et de salubrité saines et par conséquent accroit l’espérance de vie de la population.
Ce qui permet de conclure que la RSE n’est pas l’apanage des groupes étrangers : les entreprises locales doivent s’y impliquer !
Suivant certaines statistiques résultantes des études menées par l’ESSEC, la plupart des entreprises identifiées pratiquant la RSE sont des filiales des grands groupes étrangers. En effet, les entreprises locales, qui sont pour la plupart des PME, tardent à emboiter le pas à ce mouvement. Pourtant il existe une pléthore d’avantages à l’adoption d’un comportement socialement responsable qui est commun aux grandes entreprises et aux PME.
C’est la raison pour laquelle le Cameroun tend la main à toute forme de coopération bilatérale ou multilatérale qui impliquera la mise en place des outils techniques de la RSE. Les apports financiers des bailleurs de fonds extérieurs ne seront pas en reste.
Quelques pistes pour la promotion de la RSE au Cameroun
En 2007, vingt deux entreprises camerounaises ratifiaient la charte des entreprises éthiques du Cameroun. Cette initiative avait été décrite par la presse locale comme étant un grand pas dans la promotion de la responsabilité sociale des entreprises au Cameroun. A côté d’une telle charte on peut penser à créer une cérémonie annuelle, visant à primer les entreprises qui se seraient démarquées tout au long de l’année par leur comportement socialement responsables. Une telle cérémonie aura également pour objectifs de communiquer et de diffuser les bonnes pratiques en matière de RSE, tout en permettant aux lauréats de capitaliser leurs performances en termes d’images de marque.
Les actions de RSE seront d’autant bien perçues que les consommateurs camerounais seront eux-mêmes sensibilisés sur les questions de RSE. Pour cela il s’avère nécessaire de mettre sur pieds, dans le cadre des actions de la société civile en faveur des RSE, une association des consommateurs socialement responsable. Cette association aura pour principales activités la sensibilisation des consommateurs camerounais aux questions développement durable et de protection de l’environnement, et l’organisation des opérations de boycott des entreprises qui se feront remarquer par leur attitude réfractaire en matière de RSE.
Ensuite cette même société civile doit penser à mettre sur pied des institutions de labellisation des pratiques reconnues comme contribuées au développement durable. Cette démarche sera en effet facilitée par l’entrée en vigueur en 2010 de la norme ISO RSE.
Enfin, l’implication de l’Etat pourra se traduire par l’adoption des mesures visant à encourager les entreprises socialement responsables, en accordant par exemple des réductions d’impôts à celles qui s’engagent dans un processus de recyclage de leurs déchets.
L’Agence des Normes et de la Qualité « ANOR » de part ses missions se devra d’accompagner l’implémentation de la Norme ISO RSE au sein des entreprises citoyennes. Et compte tenu des coûts financiers que cela drainera, le Cameroun reste ouvert à toute forme de soutien extérieur pour relever son caractère socialement responsable. Le développement de cet organe nouvellement créé pourrait contribuer de manière inéluctable à la concrétisation de cet important projet.
© Camnews24 : Mohamadou Bayero Fadil
Paru le Samedi 12-06-2010 12:07:58 Lu : 2208 fois
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