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Cameroun, Février 2008-février 2018 : il y a dix ans, La Révolution“¦ :: CAMEROON
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  • jeudi 22 février 2018 15:02:49
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Cameroun, Février 2008-février 2018 : il y a dix ans, La Révolution“¦ :: CAMEROON

Au mois de février 2008, la jeunesse s’est soulevée au Cameroun, et s’est mise à tout casser. L’armée appelée à la rescousse a tiré. Le sang a coulé… à flot …

La pièce de théâtre revient sur cette page tragique de l’histoire récente du Cameroun, au cours de laquelle d’innombrables jeunes ont cru à la révolution en détenant le pouvoir dans la rue pendant quelques jours…

Acte I

Des passants dans la rue. Ils sont las de marcher à pieds. Ils se sont attablés sur la terrasse d’un bistrot fermé. Au loin, proviennent des bruits confus, un mélange de disputes, de cris, des coups de sifflets, etc.

……………..

2ème passant.

Oh ! Oh ! Quelle différence y a-t-il entre un étudiant et un casseur, c’est du pareil au même. Ce sont tous des têtes brûlées. Parce qu’ils sont à l’université, les étudiants se croient tout permis. L’université, qu’est-ce que c’est ?

4ème passant, la dame.

Non, non, moi j’ai des enfants à l’université, ils ne sont pas des vandales. Il ne faudrait pas faire de l’amalgame. Non, les étudiants ne le sont pas. Ce sont d’autres qui le sont, sans doute les vendeurs à la sauvette, pas les étudiants.

1er passant.

Mais les vendeurs à la sauvette sont actuellement en grand nombre des diplômés de l’université à qui le régime n’a pu procurer du travail, il ne faudrait jamais l’oublier.

3ème passant.

Lève les mains au ciel d’impuissance.

Ah … ! Cette affaire d’emplois après l’école, après parfois plus de 20 années d’études…

2ème passant.

Ragaillardi.

Alors, comment ne voulez-vous pas que ces jeunes nantis de diplômes de l’enseignement supérieur, ne rejoignent pas les contestataires ? Il faudrait également vous mettre à leur place. Trouvez-leur du travail, et ils cesseront de brûler des pneus sur la chaussée à la moindre occasion.

3ème passant.

Résigné.

Oui, sans doute …

2ème passant.

Amplifiant son avantage.

Ce sont les conditions d’existence qui font l’homme, et non le contraire. Un jeune qui a du travail ne peut le laisser pour venir passer des journées entières dans la rue à brûler des pneus, il a une occupation qu’il ne peut déserter que pour une vraie raison.

3ème passant.

Hausse les épaules.

Oui, vous avez sans doute raison.

Les bruits confus au loin se rapprochent. Des gens passent en courant devant le bistrot. Les quatre personnes qui y sont attablées en prennent peur. Des policiers arrivent. Les trouvent. Se jettent sur eux. Se mettent à leurs distribuer des coups de matraques. Sauve-qui-peut général…

Scène II

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba et Plekhanov, écoutent les informations de Radio France Internationale. Ils sont courbés sur le récepteur radio.

RFI.

Situation trouble à Ongola et à Munyengué-city. Des jeunes armés de bâtons et de gourdins ont pris d’assaut le centre-ville de ces deux principales cités du pays. Rien ne va plus. Ils cassent tout ce qui bouge. Ils ont tout paralysé. Ils ont instauré une ville-mor-te de fait. Tous les services publics sont fermés. Ils n’ont même pas pu s’ouvrir. Les automobiles ont de la peine à circuler au cœur de ces villes, de peur de voir voler en éclats leurs pare-brise. C’est une véritable insurrection qui est en train de se produire. Les forces de l’ordre semblent être totalement dépassées par le caractère soudain de cette colère de la jeunesse.

Tous les quatre se lèvent et lèvent les bras au ciel, esquissent des pas de danse, s’embrassent et se mettent à crier victoire.

………………..

Plekhanov

Satisfait. Professoral.

Voilà ! Camarades, pour la seconde fois en moins de vingt ans, notre peuple a su faire peuple. La dernière fois qu’il s’est ainsi dressé contre la servitude, c’était en 1991. Aujourd’hui, nous sommes en 2008. Il y a dix-sept ans ! Malgré la féroce répression qu’il a subie, il vient de repartir à l’assaut de la liberté.

Voix forte.

Camarades !

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba

Oui !!!!!!

Plekhanov

Voix plus forte.

Caaamaaaaraaaades !

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba

Réponse plus forte.

Ouiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!!!

…………………………….

Plekhanov

Satisfait.

Voilà ! La révolution est en marche, tel un cabri détaché de sa corde, elle dandine à travers les rues d’Ongola. Euh … continuons à écouter le reportage de RFI, car il se poursuit.

Ils se penchent de nouveau tous les quatre sur le poste de radio.

RFI.

A bien y regarder, on a l’impression que les forces de l’ordre laissent faire. Dans ce pays où elles sont réputées pour leur brutalité en effet, il est surprenant de constater qu’elles ont déserté la ville. En tout cas, elles semblent ne plus y être.

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba,

Plekhanov.

Hourrraaaaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!!

RFI.

Elles demeurent totalement invisibles, malgré l’heure avancée de la journée.

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba,

Plekhanov.

Hourrraaaaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!! Hourrraaaa !!!!!!!!

RFI.

Au Portugal, lors de la révolution des œillets qui avait abouti à la chute du dictateur Salazar, l’armée avait rejoint les insurgés.

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba,

Plekhanov.

Se mettent à approuver par des gestes en se regardant tout souriants.

RFI.

A Pékin, sur la place Tien-an-main, les chars avaient refusé d’écraser un manifestant qui tenait une fleur en main.

Kpwang, Ngo Kundé, Kamba, Plekhanov.

Se mettent à approuver par des gestes en se regardant tout souriants.

Radio Free.

La casse, la casse, la casse. Une gigantesque pagaille règne dans les rues d’Ongola et de Munyengué-city actuellement. Ils cassent tout, ces jeunes. Ils donnent l’impression, à les voir en action, d’avoir été drogués. Ça brûle de partout. Ongola la belle, s’est transformée en Ongola la fumée. Face à ce déchaînement de violence, les gens sont prostrés dans leurs domiciles. Très peu d’entre eux ont eu le courage d’en sortir ce matin.

Plekhanov

Doublement outré.

Ha là là là là ! C’est pas croyable ça ! C’est pas croyable ! Qu’est-ce qu’il est con ce mec également, qu’est-ce qu’il est con ! Pourquoi il raconte ça ? Ha là là là ! C’est de la désinformation ça, c’est de la désinformation, point. Ce n’est rien d’autre. D’ailleurs, cette radio est détenue par un ponte du régime. Il n’est guère surprenant qu’elle dise ça.

Ngo Kundé.

Outrée à son tour des plaintes de Plekhanov. Se lève et se tient face à lui.

……………………

Camarade Plekhanov, la révolution est rupture. C’est ça et rien d’autre. Un ordre qui s’installe, s’installe toujours par la violence, que les révolutionnaires soient drogués ou pas. Qu’ils le soient n’amoindrit en rien leur révolte, leur désir de rompre avec l’ordre ancien. Un accouchement est toujours douloureux. C’est la loi de la nature.

…………………

Acte II

Scène I

Kamba et Kpwang autour d’une table.

……………

Kamba.

Tel un torrent des montagnes qui en dévale les pentes abruptes et renverse tout dans sa course folle, les rochers, les palétuviers, les bougainvilliers, les baobabs, les cases, les bêtes, les animaux de la basse-cour, et puis, et puis, et puis, les hommes, les jeunes sont en train de déferler dans les rues d’Ongola. Ils sont en train de changer la vie, ils sont en train de changer le monde …

……………………

Scène II

Dans la cour, en plein air. Des étudiants sont assis sur le gazon. Gorki debout. Entonne un chant que reprennent en cœur les autres étudiants en claquant des mains.

………….

Gorki.

Ragaillardi.

Le rêve, c’est nous. L’imaginaire, c’est nous. L’invention, c’est nous. Quand on est étudiant, on est un ancêtre de l’avenir. Un étudiant qui ne rêve pas de changer le monde, n’a de place dans aucun campus. Désapprouvez-moi si ce que je dis est inexact !

…………

A présent, camarades, permettez-moi de vous réciter ces vers de Victor Hugo, un écrivain français qui combattait le tout-puissant de la France en son époque, Louis Napoléon, tout comme nous combattons Mvam Abui aujourd’hui.

Murmures, puis silence.

Demain dès l’aube

A l’heure où blanchit l’horizon

Je partirai

Vois-tu

Je sais que tu m’attends

Ça, c’est lui, et moi je dis (s’éclaircit la voix ».

Demain dès l’aube,

A l’heure où Ongola dort encore

A l’heure où Akwa dort encore

A l’heure où Tamja dort encore

A l’heure ou Poumpoumré dort encore

A l’heure où Doursoungo dort encore

A l’heure où Mboamanga dort encore

A l’heure où Tamezu dort encore

A l’heure où les vendeuses de beignets et de bouillie et de haricot achèvent leur cuisson et transportent leurs énormes bassines sur leurs têtes

demain dès l’aube,

à l’heure où les conducteurs de taxis finissent de réveiller les moteurs de leurs autos endormies et se lancent dans les rues encore désertes de la ville à la conquête des premières pièces de monnaies,

demain dès l’aube,

à l’heure où les fenêtres des masures s’ouvrent et se mettent à claquer au vent du matin en s’étirant,

demain dès l’aube,

à l’heure où les ménagères le dos courbé se mettent à balayer leurs cuisines et la cour du village

demain dès l’aube,

à l’heure où les bayam-sellam arrivent avec leurs marchandises sur leurs têtes et les étalent sur le sol dur du marché

demain dès l’aube

à l’heure-là oui à cette heure-là, mon peuple sous la fraîcheur matinale, mon peuple bien-aimé, mon beau peuple, se lèvera tel un titan

la jeunesse sera debout tel un colosse et plus rien, et plus rien, et plus rien ne sera plus comme avant.

…………….

Acte III

Scène I

Hymne national à la radio. Plekhanov, Ngo Kundé, Kamba et Kpwang autour d’une table.

Kpwang.

Diminue le volume de la radio, dépité.

La-men-ta-ble… je dis la-men-ta-ble. C’est tout.

Kamba.

Egalement dépité.

Des mots, des mots, des mots, toujours des mots, éternellement des mots. En tout cas, il est toujours égal à lui-même. C’est bien le Mvam Abui que nous connaissons tous par cœur. Eh bien, que ceux qui s’attendaient à un miracle de sa part se mettent le doigt dans l’œil.

………………….

Ngo Kundé, Kamba et Kpwang lèvent également leurs poings droits fermés et reprennent en chœur VICTOIRE !!!!

Toutefois, camarades, notre révolution à présent au firmament, ne va plus que péricliter, elle ne va plus que descendre.

Silence attentif des autres.

Nous avons lancé un mouvement anarchiste. C’est ce que nous avons, en réalité, fait. Nos objectifs étaient confus.

Silence attentif des autres.

Que voulions-nous ? Que recherchions-nous ? Que visions-nous ?

Silence attentif des autres.

A toutes ces questions essentielles, nous n’avons point songé à fournir de réponses valables. Nous avons été emportés par la fougue. Notre révolution va ainsi désormais péricliter, jusqu’à s’éteindre.

Silence attentif des autres.

Je crains que nous n’ayons fait la révolution pour rien. Toute cette casse, pour rien. Toutes ces larmes, pour rien. Toute cette énergie, pour rien. Ah, que c’est rageant…

………………………….

Scène II

Levée du jour. Kpwang est encore au lit.

Sa chambre est plongée dans la pénombre. Il écoute Radio France Internationale.

RFI.

Ici Radio France Internationale, la radio du monde, le journal Afrique. Retour progressif au calme à Ongola. La pagaille gigantesque qui régnait à Ongola depuis déjà quatre jours est en train de prendre fin, avec l’arrivée de l’unité d’élite de l’armée nationale, suite au discours musclé du président Mvam Abui avant-hier soir à la nation. Les barricades des émeutiers ont toutes été levées, il n’y plus de pneus incendiés nulle part à travers la ville, plus de fumée qui s’élève de quelque endroit que ce soit. Les écoliers ont repris le chemin de leurs salles de classes, les fonctionnaires ont repris le travail dans les bureaux, les marchés ont rouvert, les taxis ont recommencé à circuler, les rues grouillent de nouveau de monde, bref, tout est revenu dans l’ordre. Tout au long de la journée d’hier, la municipalité s’est attelée à débarrasser les rues des carcasses de véhicules incendiés. On y croise de nombreux éboueurs, balais en mains, qui font du nettoyage. Mais, ce retour à la normale, ne s’est pas fait sans heurts. A Munyengué-city, par exemple, ville portuaire du pays, on déplore de nombreux jeunes jetés dans le fleuve de la ville, le Wata, par l’unité d’élite de l’armée avec qui ils s’étaient croisés au milieu du long pont de presque deux kilomètre qui enjambe ce fleuve. Le collectif des associations de défense des droits de l’homme constitué à la suite des incidents de Munyengué-city et d’Ongola, avance le chiffre de cent-cinquante morts, pas un de moins, chiffre que naturellement dément le gouvernement qui, pour sa part, par la voix du ministre de l’administration du territoire, ne reconnaît que le chiffre de quarante morts. Enfin, à Ongola, de nombreux étudiants ont été arrêtés puis relâchés après avoir été copieusement tabassés dans les commissariats de police. André Lebrun, RFI, Ongola.

On frappe fortement à la porte. Kpwang intrigué, diminue le volume de la radio et sort la tête des draps. On frappe une nouvelle fois, encore plus fortement.

Une voix.

Beugle au-dehors.

Ouvrez ! Sinon on casse la porte !

Kpwang bondit de son lit. Sort de ses draps, s’habille rapidement. On frappe une nouvelle fois fortement à la porte.

La voix.

Je demande d’ouvrir. Je compte jusqu’à cinq, après quoi, on casse la porte.

Kpwang.

Pris de panique. Allume la lumière.

Oui, oui, je viens, je viens…

A peine ouvre-t-il la porte qu’il est bousculé par des soldats qui pénètrent à plusieurs dans sa chambre. Ceux-ci le jettent au sol.

Un des soldats.

Autoritaire.

Fouillez tout, de fond en comble, le lit, la valise, les livres, les vêtements, tout, ne lais-sez rien. (A Kpwang). Toi, tu restes assis par terre, tu ne bouges pas.

Les soldats mettent la chambre sens dessus-dessous, renversent tout, le lit, la table, les cahiers, les livres, les vêtements. Au bout d’un moment ils reviennent vers celui qui leur donne des ordres.

Un soldat.

Chef, on n’a rien trouvé.

Le chef du groupe.

A Kpwang

Bon, debout ! On t’emmène.

22févr.
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