Cameroun,Lettre posthume d’hommage au regretté Professeur Jean-Marie Bayilag Bikoué : un arbre souverain de mon enfance camerounaise :: CAMEROON
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Regretté Professeur Jean-Marie Bayilag Bikoué, Cher Patriarche, Cher Doyen d’âge et de métier, Je te salue, digne fils de Ptah-Râ!. Le pays bassa du Cameroun a eu des fils. Tu en es et tu en demeureras l'un des plus valeureux! 

Hier, tard dans la nuit normande, j’ai appris par notre bien-aimée Marlyse, ta fille, que tu t’es retiré dans le siècle des siècles le mardi 8 août 2017.

Je te savais souffrant depuis des années, dans la dignité et l’amour des tiens et dans l’extraordinaire résilience qui caractérisait ton caractère de pionnier et de patriarche. Je savais que la Grande Faucheuse, de ses doigts gourds et de ses yeux aveugles, avait posé sur ta vie son pesant regard et son dard incurable. Je savais qu’elle te retirerait à notre vue, mais jamais à notre affection. J’étais venu te voir,  juin 2015 en ta maison de Beedi et nous avions échangé dans la merveilleuse langue de Churchill, que la maladie ne t’avait pas arrachée. C’était beau et émouvant de te serrer dans mes bras, toi et ma mère Angèle, si dévouée pour toi, comme vos filles merveilleuses.

            Ce que je ne savais pas, c’est l’ampleur de la douleur et de la tristesse qui m’envahiraient, quand j’apprendrais que ton destin terrestre s’était accompli. Permets-moi à présent, en fils de l’Eglise et de la Tradition Africaine, de croire avec Birago Diop que « les morts ne sont pas morts ». Permets-moi, Cher Doyen, de t’adresser par cette lettre ultime et posthume, l’Hommage qui sourd de mes entrailles suffocantes et de mon âme endolorie de nostalgie et de mélancolie, chaque fois que j’évoque ton nom et que je visualise ton image chaleureuse. Permets-moi de commencer mon deuil et de fixer ma mémoire de ton être.

Professeur Jean-Marie Bayilag Bikoué,

J’avais huit ans, en 1980, à Douala- Bassa du Cameroun, quand tu fis ton entrée dans la vie de notre famille. Nous habitions la campagne de Douala, à Beedi, après nous y être installés en 1979, quittant Kondi-Bassa. Nous alternions entre la vie des champs, la vie des classes, la vie des jeux, la vie religieuse et la vie familiale. Telle fut mon enfance camerounaise.  

            Je me souviens de ta berline Toyota Corolla vert pâle, se stationnant pour la première fois dans notre cour à Beedi au début des années 80. Je te revois, avec dans la main gauche, ton célèbre paquet de Benson and Hedges. Un homme robuste. De taille moyenne. La peau claire, comme seuls les Camerounais savent en avoir, sans produits nigérians ou ghanéens, tu avais cette belle barbe noire et légèrement grisonnante des hommes de chez nous, quand ils ont consommé leur trentaine. Voix lente et grave. Sourire détaché et belle ironie, toujours assurés. Avec cette démarche princière et nonchalante, qu’on reconnaît volontiers à tous les Bayilag…

            Tu étais entré dans nos vies. Toi, le fils de la terre bassa de Nwamb-U, que ma mère nous présentait comme un cousin par alliance, puisqu’elle est descendante de la terre de Kar-U, le frère même de l’ancestral Nwamb. Toi, que mon père bien-aimé Kamerun Nyamsi, aujourd’hui vivant et déclinant à Logpom du Cameroun,  nous présenta comme un brillant lettré de notre pays. Tu étais Professeur au Lycée Polyvalent de Bonabéri, l’un des plus prestigieux de l’Histoire éducative du Cameroun. Tu avais étudié à l’Université de Yaoundé, puis en Angleterre, les lettres modernes anglaises. Tu étais revenu de la terre de Shakespeare, armé du savoir occidental et pourtant, paradoxalement enraciné dans l’amour de la tradition africaine, que les grandes figures de la négritude anglo-saxonne t’avaient profondément confirmé. Tu avais résolu à ta façon, le dilemme du Samba Diallo de L’Aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. C’est toi qui m’as fait découvrir Dubois, Garvey, Wright, Hemingway, Nkrumah, Fela, et bien des icônes de la négritude anglo-saxonne…

            C’est ainsi que le fils d’ouvrier et de prédicateur témoin de Jéhovah que je fus fis la rencontre d’un homme qui exerçait le métier de ma vocation précoce : enseignant.  C’est en te contemplant que j’ai découvert ma voie, Professeur. C’est en voyant la culture universelle s’incarner en toi que je la crus possible pour moi. Et tu me fis là, le plus beau des dons. L’exemplarité. On n’enseigne pas ce qu’on sait, mais ce qu’on est !

            Quelles furent les raisons de ta venue parmi nous à Beedi et de notre rencontre de ton épouse, notre bonne mère Angèle, mais aussi de vos merveilleux enfants Armand, Eddie, Hervé dit Gus Tom, Marlyse, Odette, et finalement Angee ? Je m’en souviens.  Mon père avait un terrain deux fois trop grand pour ses moyens. Pour poursuivre les travaux de notre maison familiale, il décida d’en céder un lot. Et ce fut toi l’acquéreur. Un voisinage sans nuage naquit de là, dont je pense avoir tiré le meilleur bénéfice. Je m’en vais te dire comment.

            Chez nous, le livre le plus présent était la Bible et toutes les brochures de la Watch Tower Bible and Tract Society de Brooklyn- New York, maison mère de l’Organisation des Témoins de Jéhovah. L’exégèse de la Bible et la prédication étaient notre menu culturel principal, mes dix frères et sœurs et moi-même. Mon père, du haut de son certificat d’études primaires et élémentaires acquis en 1965,  nous avait tôt fait aimer la culture : journaux et livres d’écoles étaient toujours les bienvenus. Les livres du poteau agrémentaient notre menu intellectuel. Ma mère se dévouait comme lui à notre croissance harmonieuse. Rien ne fut aisé en ces temps-là.

            Dans ta maison par contre, Cher Jean-Marie Bayilag, davantage que dans la nôtre, il y avait des livres de culture générale. Et pour cause : c’était une maison de professeur. Une maison d’intellectuel. Ouverte aux quatre vents de la civilisation universelle. Une maison senghorienne. Césairienne. Volatairienne. Shakespearienne. Les encyclopédies y côtoyaient les romans, les essais, et de nombreux manuels scolaires. Et tu n’as pas hésité, chaque fois que j’en sollicitais un, pendant mes années de collège, à me le prêter. Et j’ai systématiquement veillé à les rendre…Et tu ne me questionnais jamais. Tu ne me testais jamais. En bon arbre souverain, tu veillais simplement à ce que je croisse convenablement.

 Il y avait de la littérature anglaise dans ta demeure. Et j’ai feuilleté et lu mes premiers romans ou pièces de théâtre d’Hemingway ou de Beckett en anglais pur, grâce à ta bibliothèque. J’ai contemplé les jours d’Europe, en parcourant tes nombreux albums de voyage et leurs légendes merveilleuses.

            Dans ta maison, il y avait deux aînés brillants en mathématiques : tes fils Armand et Eddie, avec qui les discussions étaient toujours fructueuses.  Et nous avons souffert, tous cruellement souffert à votre suite, de la perte du brillant basketteur et médecin que serait devenu ton fils aîné Armand, dans ce terrible accident routier de l’équipe Vetopharm dans les années 90. Un traumatisme indicible que ma génération à Beedi portera dans sa chair jusqu’en son dernier souffle…

            Dans ta maison, il y avait ta fille Marlyse, dont les rires hilares et sonores, avec ses sœurs Odette et la petite Angee, enchantaient mon enfance, puisqu’ils traversaient la barrière étroite et poreuse, séparant nos concessions. Marlyse, cette femme-pilier, dont l’amitié et l’affection ne m’ont jamais fait défaut. Marlyse, à qui je dédie aussi ce témoignage, pour son exceptionnel dévouement envers les siens. Afin qu’elle en tire fierté et courage pour l’avenir.

            Il y avait bien sûr mon camarade de génération, né en 72 comme moi, Gus Tom Ilouga, avec qui je partageai longtemps l’infortune de diriger tardivement la SNUC du Quartier. SNUC, ai-je dit ? (Société Nationale des Urines du Cameroun). Car, je le confesse, nous pissâmes fort tard au lit, mon pote Ilouga et moi. Et nous eûmes droit au chambrage paternel de nos géniteurs, chaque fois que nous abusions de cette agréable faiblesse d’humecter rêveusement nos matelas de notre chaleureuse urine en plein sommeil…

            Dans ta maison, il y avait notre mère Angèle, ton épouse dont la générosité envers tous les enfants débordait largement les limites de sa propre maternité. Qu’elle trouve en cet hommage, la reconnaissance aimante d’un fils solidaire de son deuil.

            Dans ta maison, il y avait, à quelques encablures de la mienne, la première télévision de ma rue. Et très tôt, tu fis ouvrir sur l’un des flancs de ta demeure donnant sur notre rue, face aux Ndoumou Nkoulou, le bar que je fréquenterais le plus durant mon enfance, pour y jouer notamment au dames avec le tout venant du quartier. L’ouverture définitivement assurée au monde de la culture, à la société en mutations de notre quartier-village de Beedi, dans les années 80.

Oui, Cher Professeur, Cher Doyen,

Nos vies ne furent pas de longs fleuves tranquilles. Je dus partir à Yabassi pour mes années de Lycée, puis à Yaoundé pour ma licence de philosophie à l’Université. A chaque tournant essentiel de ma vie, entre tes nombreuses affectations comme proviseur, directeur, ou censeur des lycées et collèges, entre  tes occupations nombreuses de patriarche de ton clan, tu me convoquais tard le soir ou tôt le matin. Pour un briefing. Nous avions alors une conversation, seul à seul, sur la terrasse de ta maison. Sans autre témoin que toi, moi et l’Eternel vivant.

            Après mon succès au brevet, puis au baccalauréat, puis à la Licence, tu m’as constamment ordonné de poursuivre coûte que vaille ma quête intellectuelle et spirituelle. Revenu de Yaoundé dans les années 93-94, je voulais m’installer dans une carrière de Professeur de l’enseignement privé, dégoûté que j’étais par la corruption qui régnait dans notre administration publique.

            Mon engagement politique contre le régime criminel et corrompu de Paul Biya ne me valut jamais le moindre reproche de ta part. Mais, un jour, tu appris que j’avais été placé en garde à vue par des sbires de ce pouvoir funeste. Quand je fus libéré de cette arrestation arbitraire, je rentrais prestement un soir chez mes parents à Beedi quand, de la pénombre de ton balcon où tu fumais ta dernière cigarette avant le coucher, tu m’ordonnas de venir à ta rencontre. Je me souviens, mot pour mot, de tes paroles puissantes :

-« Fils, je veux que tu te mettes clairement ceci à l’esprit : tu dois poursuivre et accomplir les meilleures études possibles, avoir un métier convenable et des revenus assurés, avant de servir le Cameroun, l’Afrique et l’Humanité que tu aimes. Ne sacrifie pas par impatience le génie dont tu es porteur. Ne laisse pas ce Cameroun te briser. Réunis tes forces, réunis tes moyens et pars d’ici. Tu t’accompliras pleinement et je sais que tu nous seras infiniment plus utile. Que Dieu te bénisse ! C’est tout ce que je voulais te dire. »

Je te répondis d’une seule phrase :

« Papa Bayilag, j’ai compris. Je te promets d’appliquer ton conseil. »

C’était un jour de 1995. Quelques mois plus tard, je partais du Cameroun pour un long exil, qui ne prit fin qu’en 2006. Quand je suis revenu te voir en 2015, le destin t’avait épuisé, mais j’eus le bonheur de te serrer dans mes bras et de te dire ma reconnaissance.

Et voici que j’écris cette lettre d’hommage posthume pour témoigner que tu as vécu une pleine vie d’homme, de pionnier générationnel, de patriarche, d’intellectuel de son temps. Une vie au service des siens.

Et voici que je t’écris cette lettre, en guise bouteille à la mer mystérieuse du temps, qui t’a ôté de nos vues tout t’en t’inscrivant en lettres d’or dans nos cœurs. La mort, dit-on, est comme ce bateau qui s’éloigne de l’estuaire du Wouri et que bientôt, on ne voit plus quand on est resté sur nos rivages. Mais pour ceux qui sont déjà de l’autre côté, dans la mer que nous ne voyons pas, ce bateau est un événement. Nous disons : « Il a disparu ! » Eux, ils disent : « Il apparaît ! »

Puisse le Maître de Vie t’accueillir dans les sphères où l’âme se retire après avoir payé le prix du séjour dans le corps. Puisse la vie spirituelle infinie s’offrir à toi, et tes fautes et tes erreurs peser moins que l’Amour que tu as su transmettre ! L’espérance que tu as su lever et transmettre !

Fraternelles et attristées condoléances à ma mère Angèle. A mon amie de toujours Marlyse. A Eddie. A Gus. A Odette. A Angee et à toute la famille élargie qui te portera en terre du Cameroun, berceau de nos ancêtres.

Eternelle reconnaissance, Professeur , Doyen, Collègue et surtout, Patriarche Bayilag Bikoué! Que la Grâce de Batuupék-Hilolombi te soit acquise pour les siècles des siècles !

Franklin Nyamsi
Professeur agrégé de philosophie
Docteur de l’Université Charles de Gaulle Lille 3
Rouen, France,  le 11 août 2017.

© Correspondance : Pr Franklin Nyamsi

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