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CÔTE D'IVOIRE ::  Interprétation critique de la victoire référendaire du 30 octobre 2016 en Côte d'Ivoire :: COTE D'IVOIRE
CÔTE D'IVOIRE :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Franklin Nyamsi, Professeur Agrégé De Philosophie, Paris, France
  • lundi 07 novembre 2016 13:40:29
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CÔTE D'IVOIRE :: Interprétation critique de la victoire référendaire du 30 octobre 2016 en Côte d'Ivoire :: COTE D'IVOIRE

L’engagement du Chef du parlement Ivoirien, Guillaume Soro, pour le soutien proactif au projet constitutionnel du Chef de l’Etat, Alassane Ouattara, s’est conclu par une victoire électorale incontestable de leur juste et commune cause pour l’inclusion politique de tous les ivoiriens. Le président Alassane Ouattara grave magistralement et solennellement son nom dans l’Histoire de son pays, à jamais. La troisième république de Côte d’Ivoire, inaugurant résolument l’ère constitutionnelle post-ivoiritaire, est née sous nos yeux. La chance de vivre un tel moment d’histoire est indicible. L’émotion optimiste née de l’événement historique doit-elle pour autant effacer la raison critique qu’il stimule par ailleurs ? Loin s’en faut, si nous voulons penser en hommes d’action et agir en homme de pensée, pour une Côte d’Ivoire africaine toujours plus exemplaire. La joie du progrès historique ne doit jamais occulter la lucidité de la pensée prospective. En effet, depuis le mardi 2 novembre 2016, l’annonce des résultats de la consultation référendaire du 30 octobre 2016 en Côte d’Ivoire est tombée, des lèvres du très remarquable président de la CEI (Commission Electorale Indépendante), l’Ambassadeur Youssouf Bakayoko. Trois chiffres, depuis lors, sont sur toutes les lèvres : 93, 42% de OUI ; 6, 52%  de NON ; 42, 42% de taux de participation. Comment les interpréter sans tomber, ni dans la partisanerie la plus paresseuse, ni dans une impartialité hypocrite, encore moins dans une indifférence insignifiante ? La présente tribune est consacrée à examiner les interprétations concurrentes de ces trois chiffres, avant d’en proposer une que j’estime féconde pour le présent et l’avenir de la Côte d’Ivoire. Aux lecteurs et lectrices de juger si je serais moi-même tombé dans les travers que j’aurais auparavant dénoncés. Tel n’est-il pas le sort de la chronique politique véritable ?  Se risquer à énoncer des vérités éternelles dans un temps essentiellement instable, le temps des choses passagères de ce monde. Faire sien, en quelque sorte, ce bon mot de Blaise Pascal qui veut que « L’homme n’est ni ange, ni bête, mais le malheur veut que qui veut faire l’ange, fait la bête ».

Les arguments du front du refus FPI-LIDER : négationnisme et négativisme radicaux

L’opposition extraparlementaire ivoirienne, nous l’avons assez montré dans la première partie de cette série d’analyses, campe une thèse essentielle : les chiffres du référendum sont faux, l’adhésion populaire au OUI référendaire n’est ni ce que les chiffres officiels nous en disent, ni ce que le pouvoir RHDP en tire comme conclusions pour s’octroyer un satisfecit.  Ce faisant, l’opposition extraparlementaire ivoirienne articule un négationnisme et un négativisme politiques tout aussi radicaux que ses politiques de la chaise vide et de la terre brûlée depuis 2010.  Négationnisme, au sens où la légitimité et la légalité du pouvoir sont toujours des fictions pour nos opposants, qui ne se rendent pas compte qu’ainsi, ce sont eux qui se rendent fictifs, tellement la réalité du pouvoir est avérée.  Négativisme au sens où les opposants ivoiriens actuels s’accrochent à un pessimisme tel qu’on pourrait douter même de leur capacité à sourire le jour de leurs anniversaires ou devant un beau coucher de soleil. Pour eux, tout va mal. Or il n’en est rien en Côte d’Ivoire, où objectivement, nous sommes sortis du pire, c’est-à-dire de la Refondation LMP. C’est donc sans doute eux, les opposants extraparlementaires ivoiriens, qui ne vont pas bien du tout. Comme d’habitude du reste…

Quels sont cependant les arguments de l’opposition extraparlementaire ivoirienne pour contester urbi et orbi les résultats du référendum annoncés par la CEI le 2 novembre et confirmés par la cour constitutionnelle ivoirienne le 5 novembre 2016 ?  Le premier argument consiste à contester la légitimité et la légalité du référendum lui-même, au motif que le président Ouattara n’avait pas à initier une révision constitutionnelle sans une constituante qui associerait toutes les forces vives du peuple de Côte d’Ivoire. Or, très aisé à battre en brèche, cet argument confond les conditions d’exception dans lesquelles le putschiste de 1999, le général Guéi, rédigea la constitution ivoiritaire de 2000, avec les conditions institutionnelles dans lesquelles le président Ouattara, légal et légitime car démocratiquement élu et réélu, a exercé ses prérogatives constitutionnelles en engageant la révision de la loi fondamentale, dans le strict respect de la forme républicaine et de la laïcité de l’Etat.

Un second argument de l’opposition porte sur les conditions d’organisations effectives du scrutin référendaire, dont les bureaux de vote et la commission centrale demeurent sous le contrôle majoritaire des partis du RHDP au pouvoir. Comment ne pas voir, devant cet argument du conflit d’intérêt, que l’opposition extraparlementaire essaie en fait de se prévaloir de ses propres turpitudes, car c’est elle-même qui a refusé de participer au contrôle du scrutin, et c’est encore elle-même qui se plaint de ne pas y avoir participé ? On ne peut s’exclure du jeu démocratique et se plaindre en même temps d’en être exclu. La mauvaise foi de l’opposition extraparlementaire ivoirienne,  ici encore, est incontestable. La contestation des chiffres du scrutin ne pouvait se faire que du dedans des bureaux de vote et de la commission électorale indépendante, où les opposants ivoiriens avaient tout loisir d’assumer leur rôle de contre-pouvoir démocratique.

 Un troisième et dernier argument récurrent aura été de tenter d’invalider le référendum en faisant recours à la violence contre l’institution électorale, de telle sorte que la non-tenue effective du référendum sur le terrain serve de fondement pour sa disqualification juridique. Or, force est de constater que l’opposition extraparlementaire, à quelques localités isolées près, n’aura pas été capable, en raison de sa très faible popularité, d’empêcher le référendum de se tenir. Mieux encore, l’image d’elle-même qu’elle a donnée, en réitérant le paradigme damano-picassien de la destruction des symboles électoraux, enferme résolument l’opposition extraparlementaire ivoirienne dans l’anarcho-barbarie. La violence de l’opposition contre le scrutin s’est retournée en discrédit grave de l’opposition qui a ainsi affiché son vrai visage : haineuse contre la démocratie, méprisant la souveraineté populaire, elle se prépare sans aucun doute à aggraver de ce fait sa marginalité politique.

L’euphorie et le triomphalisme du pouvoir RHDP : la thèse du plébiscite

Devant sa victoire électorale évidente, comment le pouvoir RHDP interprète-t-il la présente approbation référendaire ? Le premier argument dominant les colonnes de la majorité présidentielle menée de main de maître par le président Alassane Ouattara est que le chiffre de 93, 42 % relève du plébiscite du peuple pour la nouvelle constitution. Comment nier que le peuple ivoirien se soit en effet prononcé dans les urnes pour le OUI ? Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour nier cette évidence factuelle. Mais, la moindre réflexion nous impose aussi de nous demander ce qu’est bien souvent un plébiscite en politique.  Emprunté au latin. plebiscitum «décret du peuple» opposé à senatus consultum, le mot plébiscite est composé de plebis «plèbe» et scitum «décret». Dans la langue latine, le peuple du plébiscite approuve ou désapprouve, mais ne pense ni l’approbation ni la désapprobation en tant que tels. Il se règle sur le dirigeant qui l’interroge ou désapprouve le dirigeant qui l’interroge. Il s’ensuit donc, en ce qui concerne le texte constitutionnel 2016, que le plébiscite ne l’approuve pas en tant que tel, mais approuve plutôt celui qui le propose.

Il y a là, une nuance de taille. Comment peut-on se contenter du plébiscite si l’objectif de la nouvelle constitution était vraiment de rompre avec l’ivoirité, de stabiliser les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et d’introduire de nouveaux droits citoyens, dans la nouvelle mouture ?  Et si les 93, 42% de OUI étaient en fait l’expression de la mobilisation réussie de l’essentiel de l’électorat de la majorité au pouvoir, et non de l’essentiel de l’électorat populaire ?  Il importerait alors de se demander si la pédagogie de la nouvelle constitution ivoirienne doit cesser avec la victoire du 30 octobre 2016.

            Le second argument du pouvoir porte sur le taux de participation acceptable au référendum, quand on le compare au taux moyen de participation dans les consultations référendaires similaires à travers le monde. Soit. 42, 42 %, c’est assez substantiel pour dire que l’élection a mobilisé près de la moitié des électeurs, ce qui est rare pour les référendums. Mais, derechef, comment ignorer le déséquilibre criard de la participation entre les régions Sud et Ouest du pays d’une part et les régions Centre, Est et Nord de l’autre ?  Une lecture objective de la carte électorale de la participation au référendum du 30 octobre oblige l’élite politique au pouvoir à prendre conscience de la persistance de certaines fractures identitaires dans le corps populaire et à travailler plus hardiment à les résorber. L’œuvre de la réconciliation, de longue haleine, doit se poursuivre avec acharnement, sans complaisance ni suffisance.

Enfin, comment ne pas méditer sur les près de 60 % de taux de non participation, sans s’abriter derrière l’argument classique de la moyenne de participation internationale aux référendums ? D’un pays à un autre, la non-participation peut prendre des significations très différentes. Il faut donc sérieusement se demander ce que cache la non-participation du 30 octobre : une pléthore de raisons apparaîtra, mais je voudrais en souligner une que le pouvoir a malheureusement tendance à oublier, à savoir la crise de confiance ouverte entre l’élite des partis du RHDP ( RDR, PDCI, UDPCI, MFA) et leur base populaire. La très faible mobilisation populaire au meeting référendaire du 22 octobre 2016 au stade Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan devrait, à ce titre, sonner comme un avertissement sans frais à la majorité au pouvoir. A-t-on bien compris pourquoi les milliers de militants et sympathisants du RHDP n’ont pas afflué à l’invitation expresse et fort médiatisée des présidents Bédié et Ouattara ? Les bases du RHDP se plaignent depuis des années de ne pas entièrement bénéficier des réformes macréoéconomiques pourtant fort réussies du pouvoir. Les bases du RHDP se plaignent de ne pas être pleinement engagées dans le renouvellement de leurs représentants. Les jeunes du RHDP, tous partis confondus, demandent à entrer plus pleinement dans le jeu politique de la majorité et la construction du destin national. La lente construction du parti houphouétiste unifié, qui peine à montrer sa réalité dans la préparation des législatives du 18 décembre prochain, vient ajouter à l’incertitude des lendemains de la majorité au pouvoir. Ne sont-ce pas ces lacunes qui expliquent l’échec du meeting du 22 octobre et une partie des 60% de non-participation ? Le dire ici, ce n’est surtout pas vouloir amenuiser ou ternir le goût de la victoire, mais requérir la plus grande lucidité de l’élite au pouvoir en vue de faire mieux face aux échéances futures et aux mutations sociales très rapides et quasi-invisibles en cours en Afrique noire.

Regard lucide sur l’avenir de la troisième république émergente

Les trois chiffres du référendum du 30 octobre 2016 nous imposent dès lors mesure, modestie et circonspection. Nous devons les examiner patiemment, dans toutes leurs nuances, et poursuivre la pédagogie de la constitution pour le peuple, afin de passer du plébiscite à l’adhésion objective des citoyens. Du suivisme politicien à la responsabilité citoyenne.

De tout ce qui précède, il ressort en réalité que l’avenir de la troisième république dépend d’un regard lucide sur la mise en œuvre de ce nouveau progrès constitutionnel de la Côte d’Ivoire. Etre lucide, c’est refuser autant le négationnisme et le négativisme de l’opposition qu’un certain triomphalisme euphorisant du pouvoir. L’attitude de l’opposition extraparlementaire ivoirienne mène tout droit à l’anarchie, à la guerre civile et à la régression collective. L’attitude triomphaliste et euphorique d’une frange de la majorité au pouvoir, quant à elle, risque à terme de le couper des réalités sociales, économiques et culturelles qui lui résistent : la lutte contre le chômage des jeunes, la lutte contre la vie chère, l’intégration accélérée des femmes et des jeunes dans la dynamique institutionnelle politique, la consolidation de la majorité gouvernante par l’unification réelle de ses forces politiques, voilà autant de défis à relever à très court terme pour que la nouvelle constitution porte les fruits qu’elle promet.

Et dès lors, la Côte d’Ivoire nouvelle, post-ivoiritaire, ne peut se permettre aucune erreur de plus sur ces chantiers de l’urgence : la loi fondamentale nouvelle vivra d’autant mieux que les jeunes générations prendront résolument leur destin en main. Elle vivra si l’alternance générationnelle tant annoncée par les dirigeants houphouétistes se réalise en symbiose avec les bases populaires du pays et en cohérence avec l’histoire et les figures émancipatoires de ces vingt dernières années. La nouvelle constitution donnera à la Côte d’Ivoire toute la prospérité et la stabilité qu’elle mérite si la sagesse préside réellement aux équilibres internes des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, de telle façon que les principes d’inclusion, de justice, de reconnaissance et de loyauté, si chers à l’harmonie de la nation, soient scrupuleusement veillés et appliqués. Nouvelle norme des normes, la nouvelle constitution ivoirienne brillera de tout son éclat au firmament des chefs d’œuvre du génie humain si nul ne l’abaisse à court ou long terme, à cette politique politicienne sombre, sordide et basse qui, aux lendemains de la constitution de 2000, a coûté près de 40 mille vies à la Côte d’Ivoire. L’heure est donc, résolument à l’érection d’une éthique de la responsabilité dans la mise en œuvre rigoureuse et visionnaire de la nouvelle constitution ivoirienne, à laquelle je voudrais, de toutes les fibres de mon être, souhaiter longue et heureuse vie dans les siècles des siècles !

07nov.
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